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Le Praetorium ressemblait
de loin à une sorte de temple ou plus précisément à une
basilique avec ses dimensions impressionnantes, et ses colonnes majestueuses.
A peine eurent-ils gravis les quelques marches et franchi l’imposante porte
d’entrée que s’offrit aux yeux de Rufus une salle monumentale
de presque 200 Pieds de
long, quasi déserte, qu il lui fallut entièrement traverser pour
pénétrer dans une grande cour entourée à droite et à gauche
de bâtiments dont les extrémités étaient flanquées
d’escaliers permettant d’accéder à l’étage.
Tout au fond, la chapelle aux enseignes, l’endroit le plus sacré du
castrum. De chaque côté, toute une série de bureaux qui correspondaient
aux différents services de la légion.
L’un de ces bureaux, plus vaste que les autres était gardé par
deux plantons armés de Pied en cap et dont l’attitude tranchait
nettement avec le petit côté décontracté des factionnaires
de l’entrée du camp.
« Attends-moi ici, je vais voir si le légat
veut bien te recevoir ! »
Le Tesserarius pénétra
dans la pièce pour en ressortir à peine une minute plus
tard.
« C’est bon, tu peux entrer, on t’attend ! »
La pièce était occupée par cinq hommes, au fond à droite,
assis derrière un bureau, un petit homme replet en tenue civile,
la plume à la main semblait être un secrétaire. Lui
faisant face, trois jeunes hommes d’une vingtaine d’années
en tenue d’officier, probablement les tribuns, des jeunes gens
de l’aristocratie romaine venus accomplir leur « service
militaire » une étape indispensable pour leur Cursus
honorum. Près du bureau, le légat : plus âgé que
Rufus ne se l’était imaginé, l’homme devait
avoir un peu plus que la cinquantaine. Il portait une cotte de maille
sombre, presque noire, partiellement recouverte d’un baudrier de
cuir noir permettant à l’officier supérieur d’arborer
fièrement ses décorations : cinq splendides phalères
en argent, surmontés par deux torques gaulois du même métal.
Le militaire portait même un Cingulum avec
son Gladius à gauche
et un splendide Pugio dont
le fourreau était finement ouvragé à droite. Ses
jambes étaient protégées par des Cnémides en
bronze étamé. Il ne lui manquait finalement que son casque
pour que l’homme soit prêt au combat.
Rufus bomba presque imperceptiblement son torse, regarda l’homme
dans les yeux, déglutit le plus discrètement qu’il
put et se lança :
« Salve,
légat ! Mon nom est Publius Aurelius Rufus, fils du sénateur
Aurelius Rufus, voici une lettre de sa part qui vous est destinée. »
En prononçant ces paroles, Rufus avait pris son air le plus décidé et
le plus sérieux. Inconsciemment, il avait mimé les mêmes
attitudes de son père quand celui-ci recevait ses clients dans
la Domus familiale.
Des sourires pour tout réponse : le sourire amusé de son
interlocuteur, et celui franchement narquois des tribuns. Seul, le petit
secrétaire gardait un sérieux teinté d’irritation
avant de prendre la parole :
« L’homme auquel tu t’adresses, jeune romain, s’appelle
Marcus Julius Gallus, c’est le Centurion
primipile de la VIIIème légion ! L’homme auquel tu étais
censé t’adresser, le légat de cette même légion
s’appelle Sextius Julius Frontinus, il se trouve que c’est moi
! »
Le visage de Rufus se décomposa, en l’espace de quelques
minutes, de simples légionnaires n’avaient pas su reconnaître
en lui le fils de sénateur qu’il était, et lui-même,
dans une pièce où se trouvaient cinq hommes n’avait
pas su identifier un légat, c'est-à-dire un officier supérieur
qui avait été choisi à ce poste par l’empereur
lui-même !
« Excuse-moi, légat ! » bredouilla Rufus dont le semblant
d’assurance s’était évaporé à l’instant
même où il comprit sa méprise : « Je croyais que… avec
sa tenue militaire et toute ses décorations…Comme il est le plus âgé d’entre-vous…
-Suffit ! Jeune homme ! Nous n’allons pas passer toute la matinée
sur cet incident mineur.
Donne-moi plutôt la lettre du sénateur Rufus !
Pour un légat, Frontinus n’en imposait pas vraiment ! Sa
voix, tout d’abord, haut perchée, elle devenait encore plus
aiguë quand celui-ci s’irritait mais il eut été inconvenant
et pour tout dire imprudent de s’en gausser même le plus
discrètement du monde. Son allure générale, ensuite,
de petite taille, court sur pattes et d’un embonpoint certain,
on était loin de l’idéal de la statuaire grecque-
la taille des organes génitaux peut être !- et encore dans
la vie on est jamais sûr de rien...Dans ce tableau peu flatteur,
une exception, le visage : des traits fins et réguliers, une bouche
parfaitement dessinée et un regard vif et pénétrant,
tout cela contrastait avec un corps bien peu séduisant. Ridicule
en statue, Frontinus aurait fait un buste tout à fait acceptable.
Ayant pris connaissance du contenu de la lettre, le légat d’un
air dubitatif dit :
« Très bien ! Puisque tu es sous la responsabilité d’un
evocatus, on ne peut pas dire que tu fasses vraiment partie de la légion.
Cependant, même si tu restes un civil, il te faudra te plier sans discuter à la
discipline des légionnaires : pas de passe-droit, pas de privilèges…Mais
de ce côté-là, je crois connaître ce Jactor et je
te promets bien du plaisir !
Tu peux disposer, un de mes hommes va te mener jusqu’à « ton
protecteur », tu seras désormais sous son entière
responsabilité ! »
Sur ces mots, Frontinus reprit ses occupations comme si l’importun
n’avait jamais existé.
A peine sorti du Praetorium,
le nouveau guide conduisit le jeune homme sur la via principalis en direction
de la Porta
sinistra où se trouvaient le casernement des evocati. Rufus
savait bien peu de chose sur ce « corps spécial » de
la légion : il connaissait l’essentiel, c’étaient
d’anciens légionnaires qui, leur temps accompli, rempilaient
avec des conditions spéciales bien avantageuses. Il profita du
court trajet pour glaner auprès du légionnaire qui l’accompagnait
quelques informations supplémentaires.
« Les evocati?... Des petits malins oui ! Qui ont su rempiler avec des
conditions qui font rêver n’importe quel légionnaire ! C’est
le légat qui les a choisis…En fonction de « leurs compétences » qu’il
dit toujours ! Pour certains oui …Mais la plupart sont d’affreux
lèche-Caligae qui
veulent rester dans la légion avec une solde bien meilleure, une tente
personnelle comme les centurions et le tout sans faire aucune corvée
! Si je pouvais mon gars…Crois bien que c’est ce que je ferais
!!! Tiens, voilà leur casernement, je te laisse ici, tu n’as qu’à demander à n’importe
qui, le gaillard est connu comme le loup blanc ! »
N’importe qui ? Le premier venu alors ! Ce grand gars un peu déplumé par
exemple…
« Dis-moi, mon brave…sais-tu où je pourrais trouver l’evocatus
Jactor ? »
Le bonhomme toisa Rufus d’un regard méfiant et répondit
:
« Et qu’est-ce que tu lui veux à Jactor ?
- Ca ne te regarde pas ! Dis-moi simplement où il est ! » Apparemment,
cette réponse lui déplut, il réfléchit un
court moment…
« Demande Cadurcus…Lui sait où il se trouve…
- Et où je peux le trouver ce Cadurcus ?
- Sous le Contubernium là-bas
! Il est en train de jouer aux dés mais attends qu’il ait
fini la partie sinon il va t’envoyer paître ! »
Rufus s’approcha de la tente, l’animation y était
extrême. Des rires à foisons, des plaisanteries bien grasses,
des exhortations à tous les dieux, des exclamations suivis aussitôt
de jurons dont le sens ne pouvait être compris que par des gaulois
ou bien des légionnaires, à moins qu’il ne faille être
les deux à la fois. Le plus petit tripot que Rufus ait eu l’occasion
de voir, lui qui, pourtant en avait fréquenté un grand
nombre à Rome, et pas toujours des plus reluisants d’ailleurs.
Les hommes jouaient aux dés, avec une ferveur qui aurait pu surprendre
même un grec. Pas question d’interrompre le jeu, ne serait-ce
qu’un bref instant ; il fallait patienter.
Cette attente permit toutefois d’identifier Cadurcus : c’était
de loin le plus excité de tous, tenant avec frénésie
le Fritilus,
chaque coup de dés était depuis un petit moment déjà,
synonyme pour lui de succès, un véritable état de
grâce !
Cadurcus, cela se reconnaissait sans problème à son accent, était
gaulois. Les cheveux noirs contrastaient avec sa peau blanche légèrement
parsemée de tâches de rousseur. Des yeux presque aussi noirs
que sa chevelure brillaient de contentement, il jouissait…Cet homme
est fait pour jouer aux dés. Sa chance insolente prit cependant
fin. Aussitôt, le joueur redescendit sur terre, comme groggy, la
petite lueur qui brillait dans ses yeux avait disparu comme par magie
faisant place à un regard vide, inexpressif. Cadurcus sortit du Contubernium,
la démarche mal assurée comme s’il avait bu. Rufus
profita de l’aubaine et l’interpella :
« Oh Cadurcus ! Je me nomme Rufus et je désirerais que tu me conduises à Jactor
!
- C’est le grand gars là bas, un peu déplumé,
tu ne pouvais pourtant pas le manquer !
- Comment ? Lui !!! »
L’exaspération ! C’est cela même ! L’exaspération
! Depuis que Rufus était arrivé au camp de la VIIIème
légion Auguste, tout se déroulait comme dans un cauchemar,
oh, pas un terrifiant où gorgones et harpies cherchent à vous
détruire…Non ! Un de ceux dont on ne se dépêtre
pas, un de ceux où tout en rêvant on se dit : « Mais
tu vas te réveiller bon sang !!!!»
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