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Meurtre au Prætorium

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Il est des moments dans une existence où l’on souhaiterait être ailleurs, n’importe où, mais ailleurs. Et surtout ne rien savoir, n’avoir rien vu n’avoir rien entendu : un papillon au dessus d’un champ de coquelicots ou un ours en hibernation à l’autre bout du monde…
Voilà l’état d’esprit de Lucius Gellius Cuniculus devant le cadavre déjà froid de son légat qu’il a quitté en pleine santé il y a moins d’une heure au praetorium ! Impossible…Gellius n’arrêtait pas de répéter ce mot. Par quelle fascinatio un homme pouvait-il être à la fois vivant à quelques lieux de là et mort ici, sous ses yeux ?

« Légionnaires ! Vous n’avez rien vu ! Vous ne direz rien ! Je m’occuperai personnellement de celui qui aura la langue trop pendue…Ou plutôt non ! Je le confierai à notre quaestionarius, il adore les langues trop pendues ! Tant que je n’aurai pas tiré cette affaire au clair, il n’y a qu’un seul cadavre, celui d’un vieil homme qui s’appelle Hermogène d’Halicarnasse, c’est bien compris !!! »

Habituellement, les statores ne craignaient pas le débonnaire et souriant Gellius : l’homme avait un caractère affable, préférait rire même pour un rien et ne donnait des ordres que quand cela était nécessaire. C’est pour cela que son ton dur et autoritaire impressionna, un ordre est un ordre, ils ne diraient rien.

Le soir même, tout le camp était au courant : Le médecin personnel du légat avait été assassiné. Après sa femme, cela faisait beaucoup ! Si une légion était habituée à des pertes humaines inévitables lors de combats, deux meurtres en aussi peu de temps faisaient presque plus d’effet qu’un massacre d’une cohorte par des germains assoiffés de sang. Les rumeurs d’une nouvelle victime arrivèrent rapidement jusqu’au valetudinarium où Rufus se reposait après sa confrontation douloureuse avec le quaestionnarius Iustior. Physiquement, le jeune homme se remettait particulièrement vite de sa dure épreuve mais il n’avait moralement pas digéré ni le supplice ni l’affront porté à son honneur de patricien : quelquefois les cicatrices de la chair guérissent plus vite que celles de l’âme. Calpurnia n’était certes pas oubliée mais Rufus est d’un âge où les jeunes mâles se soucient davantage de leur image et de leur position sociale et il convenait avant tout de restaurer sa dignitas. Pour cela, il fallait guérir, sortir du valetudinarium et trouver le coupable. Dans cette optique, Jactor lui serait un allié précieux : il connaissait le camp comme sa poche, avait lié des relations amicales avec un nombre considérable de militaires dont l’optio des statores ce qui constituait une source d’informations des plus précieuses. Sa collaboration semblait acquise au jeune homme, après tout, il avait été confié à lui par son propre père et par là même, l’honneur des Aurelii était aussi l’affaire du plus méchant de tous les hommes.

L’honneur est finalement une question de point de vue : pour les uns, l’honneur c’est la famille, pour d’autres, l’honneur c’est la légion, pour d’autres encore, l’honneur consistait à toujours accomplir son devoir de façon la plus parfaite possible dut-on pour cela torturer jusqu’aux pires extrémités. Iustior était avant tout un excellent professionnel qui accomplissait sa tâche sans états d’âme et une fois sa besogne accomplie, le « patient » redevenait un individu comme les autres. C’est pour cette raison qu’il se retrouva au valetudinarium quémandant des nouvelles de sa victime auprès d’un Pollex qui, pour l’occasion, ne savait s’il fallait en rire ou en pleurer :

« Sache, noble capsarius, que mes tortures
Provoquent des douleurs qui jamais ne durent,
Car ma soif de vérité toujours triomphe
Que j’utilise pour cela l’eau ou le feu.
Une fois l’épreuve passée, je veux toujours
Savoir ce qu’il advient de mon patient du jour.
Dis moi donc dans quel état se trouve le bel homme
Qui eut à souffrir de la justice de Rome ?

- Le « bel » infortuné se porte à merveille
Et loue sans cesse votre adresse dès qu’il veille.
Car, voyez vous…C’est fou, quand il dort, il gémit.
Epuisé par l’épreuve, il dort toute la nuit
Ainsi qu’une bonne partie de la journée.
Ce qui lui laisse peu de temps pour vous chanter
Tout le bien qu’il pense de votre science
Qui avait juste mis à mal sa patience ! »

Le quaestionarius, peu habitué à ce qu’on lui réponde avec son propre phrasé et sur un ton plutôt sarcastique n’insista pas. Le grand incompris souffrait qu’on ne lui reconnaisse pas un certaine sensibilité qui pouvait aller jusqu’à se soucier de la santé et du bien être de ses ex « patients ». Il repartit donc la tête basse et le moral en berne sous un œil goguenard qui surplombait un sourire encore plus satisfait que moqueur :

« Bon débarras ! Ici, on soigne ! » Marmonna un Pollex satisfait du départ de l’importun.

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