La visite quotidienne de Jactor fut bien plus appréciée
: la dureté apparente du personnage n’était qu’un
habit protecteur qui revêtait une âme sensible à défaut
d’être délicate. Avec le temps, l’animal finissait
par se laisser approcher et faisait montre parfois d’une certaine
tendresse à la fois bourrue et maladroite. Ainsi, le monstre qui
avait condamné Rufus aux « travaux forcés » parce
qu’il lui trouvait la paume des mains trop tendre, venait voir
tous les jours son protégé. Il ne savait trop comment lui
parler : ce n’était pas son fils ni son neveu, il était
trop jeune pour être un compagnon d’armes, ce n’était
pas non plus un collègue arpenteur mais son disciple, fils d’un
de ses plus vieux amis. Seulement voilà, les circonstances ne
se prêtaient pas trop à parler travail quant aux souvenirs
des turpitudes de jeunesse de Rufus l’Ancien et de Jactor…Mieux
valait se taire, c’était plus prudent !
Ils échangeaient donc quelques banalités,
chacun espérant que Pollex, rarement occupé ces temps-ci,
finirait par se mêler à leur semblant de conversation, histoire
d’amener un peu de fantaisie qui meublerait utilement les silences
bien plus présents que les mots.
Une préoccupation toutefois revenait systématiquement sur le
tapis : qui était l’assassin ? Où en était l’enquête
? Pour l’instant le flou le plus total régnait et la nouvelle
de la découverte du corps d’Hermogène d’Halicarnasse
rendait plus opaque encore cette nébuleuse affaire.
Gellius, de retour au statio expulsa tous les statores
présents pour rester en tête à tête avec Bellijocus
Maximus à qui il raconta par le détail sa spectaculaire
découverte :
« Vois-tu mon bon Bellijocus, tu es la seule
personne en qui je peux avoir confiance : versari
in lubrico et jusqu’au cou en plus ! Je n’y comprends
plus rien ! Qui est Frontinius ? Le cadavre ou celui qui est encore
en vie ?
Et si c’est le cadavre ? Comment faire avec l’imposteur ? Comment
le démasquer ? Si on commence à comprendre pourquoi Calpurnia
a été assassinée, on ne sait toujours pas par qui et
finalement la situation est quasi insoluble !
- Ecoute voir tribun… Dans ces cas là, le mieux c’est
de gagner du temps et de faire le stultus :
ne dis pas à Frontinius –si c’est lui- que tu as découvert « son
cadavre » parle seulement d’Hermogène. Pour ma part je
vais essayer de me renseigner auprès des esclaves sur tout événement
insolite qui se serait déroulé récemment au praetorium
et qui pourrait nous donner une piste. De toute façon, si le vrai
Frontinius est mort, il ne faut surtout pas annoncer à son imposteur
ce que tu as découvert sinon tes jours seraient en danger : n’oublie
pas qu’aux yeux de plus de cinq mille légionnaires, le légat
est à son poste et il est tout puissant… »
Jamais l’avis de simples esclaves ne prit autant
d’importance que dans cette enquête. Bellijocus se chargea
lui-même de les interroger : il fallait agir avec tact c'est-à-dire
obtenir un maximum de renseignements sans laisser supposer quoi que se
soit d’iconoclaste. Au final, la plupart des serviteurs n’avaient
pas remarqué de changements notables chez Frontinius si ce n’est
sa voix plus enrouée mais le légat avait pris froid il
y a peu. Tous s’accordaient cependant pour dire que la disparition
d’Ajax qu’ils considéraient tous comme l’âme
damnée de Frontinius était étrange et qu’elle
avait certainement un rapport direct avec ces deux meurtres.
La nuit commençait à tomber sur le camp
et la rue principale du vicus s’animait d’autant : de nombreux
légionnaires ayant terminé leur service rejoignaient qui
leur concubine et leurs rejetons, qui les tavernes animées où le
vin coulait à flot et ou les ossiluci voltigeaient
entre des doigts experts. Fortunata l’incontournable matrone (à tous
les sens du terme disaient les mauvaises langues) s’était
accordé un de ses très rares instants de répit dans
sa longue journée de tenancière de thermopolium. Elle prenait
l’air à l’entrée de son commerce permettant à ses
oreilles de se reposer un peu du brouhaha infernal qui sévissait à l’intérieur.
Fortunata ne perdait jamais le Nord : c’était aussi une
occasion de mettre le nez dehors pour voir ce qu’il se passait
dans la rue et pour, sait-on jamais, repérer un éventuel
client qu’elle n’hésiterait pas grâce à un
bagou impressionnant à « inviter » chez elle.
« Tiens ? Mais c’est ce cher Titus ! Cela
faisait un bail qu’on ne t’avait pas vu dans le coin, on
te croyait parti pour Rome ! Déjà de retour ? Allons
viens faire un petit tour chez la brave Fortunata, tu me raconteras
les derniers potins romains, ça me changera de ce trou à rats
gaulois… »
La voix de Fortunata portait loin et était reconnaissable
entre toutes : haut perchée et gouailleuse à l’excès,
même les légionnaires qui n’avaient jamais fréquenté son
thermopolium arrivaient sans mal à l’identifier.
A quelques pas de là, entendant la matrone prononcer le nom de Titus,
un homme qui cherchait à se faire passer pour une ombre sursauta :
« Quoi ? Il est déjà de retour
? Voilà qui est embarrassant… Il va falloir agir au plus
vite et mettre le piège en place » songea l’individu.
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