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Meurtre
au Prætorium
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[19] La visite quotidienne de Jactor fut bien plus appréciée : la dureté apparente du personnage n’était qu’un habit protecteur qui revêtait une âme sensible à défaut d’être délicate. Avec le temps, l’animal finissait par se laisser approcher et faisait montre parfois d’une certaine tendresse à la fois bourrue et maladroite. Ainsi, le monstre qui avait condamné Rufus aux « travaux forcés » parce qu’il lui trouvait la paume des mains trop tendre, venait voir tous les jours son protégé. Il ne savait trop comment lui parler : ce n’était pas son fils ni son neveu, il était trop jeune pour être un compagnon d’armes, ce n’était pas non plus un collègue arpenteur mais son disciple, fils d’un de ses plus vieux amis. Seulement voilà, les circonstances ne se prêtaient pas trop à parler travail quant aux souvenirs des turpitudes de jeunesse de Rufus l’Ancien et de Jactor…Mieux valait se taire, c’était plus prudent ! Ils échangeaient donc quelques banalités,
chacun espérant que Pollex, rarement occupé ces temps-ci,
finirait par se mêler à leur semblant de conversation, histoire
d’amener un peu de fantaisie qui meublerait utilement les silences
bien plus présents que les mots. Gellius, de retour au statio expulsa tous les statores présents pour rester en tête à tête avec Bellijocus Maximus à qui il raconta par le détail sa spectaculaire découverte :
Jamais l’avis de simples esclaves ne prit autant d’importance que dans cette enquête. Bellijocus se chargea lui-même de les interroger : il fallait agir avec tact c'est-à-dire obtenir un maximum de renseignements sans laisser supposer quoi que se soit d’iconoclaste. Au final, la plupart des serviteurs n’avaient pas remarqué de changements notables chez Frontinius si ce n’est sa voix plus enrouée mais le légat avait pris froid il y a peu. Tous s’accordaient cependant pour dire que la disparition d’Ajax qu’ils considéraient tous comme l’âme damnée de Frontinius était étrange et qu’elle avait certainement un rapport direct avec ces deux meurtres. La nuit commençait à tomber sur le camp et la rue principale du vicus s’animait d’autant : de nombreux légionnaires ayant terminé leur service rejoignaient qui leur concubine et leurs rejetons, qui les tavernes animées où le vin coulait à flot et ou les ossiluci voltigeaient entre des doigts experts. Fortunata l’incontournable matrone (à tous les sens du terme disaient les mauvaises langues) s’était accordé un de ses très rares instants de répit dans sa longue journée de tenancière de thermopolium. Elle prenait l’air à l’entrée de son commerce permettant à ses oreilles de se reposer un peu du brouhaha infernal qui sévissait à l’intérieur. Fortunata ne perdait jamais le Nord : c’était aussi une occasion de mettre le nez dehors pour voir ce qu’il se passait dans la rue et pour, sait-on jamais, repérer un éventuel client qu’elle n’hésiterait pas grâce à un bagou impressionnant à « inviter » chez elle.
La voix de Fortunata portait loin et était reconnaissable
entre toutes : haut perchée et gouailleuse à l’excès,
même les légionnaires qui n’avaient jamais fréquenté son
thermopolium arrivaient sans mal à l’identifier.
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