Legion VIII Augusta
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Lucius Cornelius Jactor se tenait face à Rufus, visiblement satisfait de l’amusant petit tour qu’il venait de lui jouer.
C était un grand gaillard, la quarantaine robuste, un romain de Rome, mais pas un authentique…Certains traits de son visage trahissaient son ascendance gauloise. Les tempes franchement grisonnantes et un début de calvitie encadraient un visage plein de vie : quelques rides, une solide paire de joues et des yeux moqueurs où l’ironie se cachait avec peine derrière un regard qu’il aurait voulu d’acier. Des jambes et des bras puissants encadraient un corps plein de vie que la fuite en avant du nombril empêchait définitivement de qualifier de juvénile.
« Qui es-tu ? Que me veux-tu ? » L’humeur n’était pas à la plaisanterie…
« Je suis le fils de Publius Aurelius Rufus, un de tes vieux amis, tu as dû me voir chez mon père une ou deux fois il y a une dizaine d’années » Tandis qu’il se présentait, Rufus cherchait fébrilement dans sa pera la lettre paternelle adressé à ce cerbère. Après un court instant, il la lui tendit :
« Voici pour toi une lettre de mon père »
Jactor, après avoir fait sauter le sceau de cire, déroula le papyrus et commença une lecture interminable. Non que l’evocatus ne sache pas bien lire, au contraire, il prenait visiblement plaisir à découvrir les lignes écrites par son vieil ami.
Une fois la lecture achevée, il se mit à réfléchir un moment puis tout à coup :
« Montre-moi la paume de tes mains jeune Publius Aurelius Rufus ! »
Assez surpris, le jeune homme s’exécuta néanmoins sans trop réfléchir.
« C’est bien ce que je pensais… Des mains aussi douces que celles d’une pucelle égyptienne !
Ton père m’a chargé de faire de son fils un vrai citoyen romain mais je crois tout simplement que je vais commencer par faire de toi un homme ! »
Jactor se retourna, semblant chercher quelqu’un du regard :
« Cadurcus ! Où es-tu caché gredin ? Feignasse de gaulois ! Si je te laissais faire, tu passerais ton temps à jouer aux dés et à siffler de la Posca à t’en rendre malade… Ah ! Te voilà ! Je te quitte des yeux l’espace d’un instant et tu en profites pour chercher à t’éclipser…Je te confie ce jeune homme, c’est un fils de sénateur mais je te charge de lui faire découvrir les travaux de terrassement de notre camp. »
Rufus aurait juré avoir vu un sourire illuminer le visage du gaulois. Jactor qui tournait le dos au jeune romain pivota brusquement et s’approcha de lui, si près qu’il put sentir une haleine chargée d’ail : « Cadurcus est mon affranchi, mon âme damnée pour tout dire… Jusqu’à nouvel ordre de ma part, tu travailleras avec lui ! »
Rufus ne ressemblait pas à un colosse loin de là, mais il était incontestablement bien bâti.
Des épaules larges, un torse développé et des jambes puissantes, il eut pu, avec un peu plus d’assiduité à la Palestre devenir un bel athlète. Sa condition physique lui aurait permis d’être un Tiro tout à fait convenable, cependant la semaine qui l’attendait allait être pour lui un enfer total qui l’amènerait aux limites de l’épuisement.
Cela, Jactor le savait déjà. Il avait confié le fils de son vieil ami au plus sadique des contremaîtres du camp : Cadurcus, un pas tendre ! Un abîmé de la vie ! Un ancien esclave qui, pour l’occasion, pouvait donner des ordres à un fils de sénateur…
Pelle, pioche, Dolabra, tranche gazon, des instruments de torture quasi-inconnus pour un jeune citadin débauché, voilà ce qui attendait Rufus !
Au fil des jours, des ampoules énormes boursouflèrent les paumes de ses mains, des muscles dont il ignorait jusqu’à l’existence se firent cruellement sentir. La nourriture, suffisante, à défaut d’être copieuse était très loin du raffinement des maisons aristocratiques romaines.
Rufus dormait sous la même tente que Cadurcus et cinq autres individus du même acabit. Deux d’entre eux, au moins, ronflaient encore plus fort que Scipion le vieux Mâtin de Neapolis du Janitor de la domus familiale. Ces ronflements épouvantables qui le faisaient pouffer de rire chaque fois qu’il rentrait plus ou moins ivre à la maison aux premières lueurs de l’aube, finissaient ici, par troubler un sommeil qu’il aurait voulu réparateur.
Inutile de se rebeller, ici, il n’était rien…Se plaindre, eut été inconvenant de la part d’un fils de patricien, débauché, certes, mais pas décadent…on a sa fierté !
Creuser, encore creuser, toujours creuser, tasser de la terre, transporter des blocs de pierre, le tout sous le regard moqueur de ceux dont c’était depuis des Lustres l’occupation journalière et puis à nouveau creuser, toujours cr…. !
Rufus haïssait ce Jactor, le « plus méchant de tous les hommes », son père qui avait eu l’idée saugrenue de l’envoyer dans ce trou à rat, ce Cadurcus, vulgaire et sadique et tous ces militaires qui pullulaient dans le camp.
Mais il ne craquerait pas ! Oh non ! Il ne leur ferait pas ce plaisir, plutôt crever !!!
On serre les dents et on creuse, jusqu’aux enfers s’il le faut, mais on creuse !
Sa fierté poussa même Rufus au zèle, il voulait prouver à tous qu’il pouvait non seulement faire autant que les autres mais même plus !
Fatalement, l’épuisement vint à bout de sa morgue, il se blessa avec le tranchant d’une Dolabra, entaillant profondément son pied gauche. La douleur fut intense, il ne cria pas ou très peu, mais on comprit rapidement autour de lui que l’affaire était grave.
L’infortuné jeune homme fut emmené à l’hôpital militaire du camp.

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