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Situé à proximité de la Porta
decumana, le Valetudinarium faisait
partie avec les Horrea et
le principia des seules constructions en dur terminées.
Les murs de son enceinte carrée étaient en pierres blanchies à la
chaux. La porte d’entrée donnait sur une vaste cour intérieure
pavée encadrée par une galerie de petites arcades qui surplombaient
un muret blanc d’environ trois pieds de hauteur.
La quasi-totalité des pièces qui composaient cet hôpital étaient
en fait des chambres de malades, de blessés ou de convalescents. Alors
qu’en temps normal, les légionnaires s’entassaient par huitaine
dans une toute petite chambrée à peine plus grande que la tente
qui les hébergeait dans les Castrae
aestivae, ici, les « pensionnaires » avaient droit à une
chambre individuelle ou double au maximum. Même les couvertures en laine
blanche et les lits paraissaient de bien meilleure qualité que ce qu’utilisait
habituellement le Vulgus
militum.
Rufus, supporté par deux terrassiers fut conduit jusqu’aux quartiers
du Capsarius Pollex
dont la réputation de guérisseur miraculeux des plaies et des bosses était
connue de tous.
Le Valetudinarium de
la légion VIII comptait dans ses effectifs un certain nombre de medici
plutôt compétents mais chaque fois que cela était possible,
les légionnaires préféraient confier leur corps endolori
aux soins de Pollex un presque vieil homme qui possédait sur ses collègues
plus jeunes l’avantage d’une longue expérience. Il avait été longtemps Medicus ordinarius
et avait même eu l’occasion d’exercer son art sur un champ
de bataille quand le combat faisait rage. Mais à presque cinquante ans,
Pollex aspirait maintenant à une vie plus sédentaire. Depuis quelques
temps déjà, la presbytie l’empêchait de procéder à des
opérations chirurgicales délicates. C’est tout naturellement
qu’il s’était tourné vers la pharmacie. La préparation
d’onguents et de potions diverses pour toute la légion l’occupait
quotidiennement, lui et les trois Optio
Valentudinarii.
Toujours une bonne blague à la bouche, Pollex et son humour décalé avait
le don de mettre à l’aise le nouvel arrivant souvent mal en point.
Sa figure souriante et prévenante contribuait déjà à améliorer
le moral, la science du médecin-pharmacien faisait le reste.
« Tiens ? Encore un gladiateur qui a voulu faire le malin face à notre
primipile ! On ne vous a jamais dit que notre Gallus était un redoutable
casse-pieds ? Non….Visiblement !
Le pied gauche en plus ! Ca porte bonheur il paraît ! Bon…Alors…Apollon
? Esculape ?
Ou la Bona
Dea ? Vous êtes bien venu pour une prière de guérison
non ? »
Rufus souffrait trop pour rire de bon cœur contrairement à ses deux « béquilles » qui,
visiblement appréciaient ce genre de mise en boite.
« Allongez- le sur ce lit, je vais voir ce que je peux faire…J’ai
une excellente plaisanterie pour vous deux…Vous pouvez retourner travailler
! »
Pollex examina la blessure et vérifia la présence éventuelle
d’une fracture.
Une fois la plaie lavée nettoyée à l’eau vinaigrée
puis consciencieusement désinfectée au sel, Rufus eut droit à un
baume à base de miel, de cire d’abeille et de lait. Puis son pied
fut bandé jusqu’à la cheville. La blessure était sérieuse,
des béquilles lui furent prêtées pour les trois semaines à venir.
Jactor, probablement alerté par Cadurcus se présenta à l’entrée
du Valetudinarium où il
fut aussitôt dirigé vers l’officine de Pollex. Après
s’être renseigné auprès du pharmacien sur la gravité de
la blessure, il rendit visite à son « protégé » :
« Montre-moi tes mains ! »
Rufus fut trop estomaqué pour s’indigner : « voilà le
responsable de toutes mes misères et au lieu de me demander ce qu’il
en est de ma blessure au pied, il s’intéresse à mes mains ».
S’apitoya le jeune patricien dépité par tant d’indifférence
mais qui obtempéra malgré tout.
« Fort bien ! Voilà des mains qui commencent à prendre l’aspect
de celles d’un honnête travailleur…Dès que tu seras
remis sur pied, trois semaines m’a-t-on dit… Tu débuteras
ta formation d’agrimensor. Jusqu’ici j’ai fait marcher tes
muscles, désormais je ferai fonctionner ton cerveau ! D’ici là,
repose toi au mieux…Salve Rufus le jeune »
Ainsi donc, cet accident mettait fin au supplice ! La douleur handicapait fortement
Rufus mais le repos n’était pas pour lui déplaire.
Il profita de cette longue inaction pour écrire à sa mère,
ce qu’il aurait dû faire déjà, dès son arrivée.
Comment lui présenter les choses sans trop l’inquiéter…
« Salve ma chère petite maman,
Je suis arrivé au camp depuis déjà une bonne quinzaine de
jours et je profite de quelque temps de libre pour t’écrire cette
lettre.
Le voyage m’a paru interminable, je n’ai jamais passé autant
de temps sur un bateau.
Le camp de la VIIIème légion est perdu, loin de tout et même
si l’on y trouve le nécessaire, cela reste très militaire.
Autant te dire que ma chère Rome et ma famille me manquent beaucoup mais
je commence à réaliser que mon ancienne vie plutôt noctambule
ne pouvait pas durer éternellement. Comme tu le sais je suis placé sous
les ordres de Lucius qui prend bien soin de moi. Je ne sais pas quand je pourrais
retourner à Rome pour enfin revoir ma chère mère et mes
sœurs, je pense que dès que ma formation sera achevée je pourrais
revenir au moins quelques temps mais rien de certain.
Je pense très fort à vous. Embrasse mes sœurs de ma part.
Vale…Ton
petit Publius »
Et c’est à peu près tout !
Mais que lui dire d’autre… Qu’il en voulait énormément à son
père de l’avoir exilé dans ce trou à rats ? Que Jactor était
en fait un sadique obnubilé par la paume de ses mains ? Qu’il s’était
ridiculisé auprès de l’Etat Major en n’étant
pas capable lui, fils de sénateur, de reconnaître un légat
? Que ses « camarades de chambrée » étaient des rustauds
de gaulois bredouillant un latin de cuisine à la limite du grotesque ?
Qu’il en avait été réduit, lui, le patricien, à remuer
la terre comme le dernier des esclaves ? Qu’il s’était blessé avec
une Dolabra s’entaillant
profondément le pied gauche ? Que depuis qu’il avait quitté Rome
il n’avait plus eu l’occasion de soulager ses Testiculi dans
les bras de quelque prostituée ? Finalement, la somme de tout ce que l’on
ne peut pas écrire à sa chère mère réduit
considérablement la longueur de cette lettre.
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