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Cela faisait cinq jours que Rufus se morfondait au
valetudinarium de la VIIIème légion.
Pensionnaire obligé, il passait le plus clair de ses journées à chercher
un peu de compagnie auprès des légionnaires les plus
valides qui déambulaient souvent avec peu de prestance le
long des galeries de l’hôpital. Avec ses béquilles
et son pied endolori, il se trouvait fort limité dans ses
déplacements. Inutile d’envisager un long périple
: une trentaine de pas de part et d’autre de sa chambre,
c’était le grand maximum. La station debout, trop
longtemps maintenue, lançait une douleur intense au niveau
de son coup de pied traumatisé. Il avait pu une fois s’enhardir
sur une bonne cinquantaine de pas pour aller voir un ex-voto planté de
l’autre côté de la cour. Arrivé suffisamment
près, il put lire gravé sur la pierre :
«
Les hommes pieux qui veulent verser leur obole à Esculape
n’ont qu’à la mettre dans ce trône ; avec
cela on fera une offrande quelconque à Esculape. »
Pfff ! Comme si Esculape ou toute autre divinité pouvaient être
d’un quelconque secours pour les éclopés de
ce valetudinarium pensa-t-il avant d’insérer un Dupondius
dans le tronc :
Après tout, on ne sait jamais, et puis inutile d’offenser
les Dieux avec des pensées impures…
Les rares conversations qu’il pouvait avoir avec les légionnaires
malades ou blessés s’achevaient bien vite. Pas le
même milieu social, ni les mêmes origines, pas la même
culture, ni le même accent…Seuls les officiers supérieurs
et quelques rares centurions venaient de l’Urbs comme lui
et certains avaient pu fréquenter les mêmes tripots
ou les mêmes lupanars, à coup sûr matière à discussions
bien plus passionnantes !
Au comble de l’ennui, il en venait presque à regretter les travaux
de terrassement, Rufus fit une découverte propre à chasser la
morosité quotidienne :
Depuis deux jours déjà, il l’avait aperçue furtivement
mais à chaque fois il se trouvait trop loin pour l’apprécier à sa
juste valeur. Ce coup ci, la chance était avec lui. Instinctivement,
il avait su se trouver au bon endroit et au bon moment. Il l’avait vue
entrer chez le capsarius, il lui suffisait donc d’être à proximité de
la porte à sa sortie pour pouvoir l’admirer.
Une femme ! Une romaine qui plus est ! La prestance et la tenue d’une
patricienne ! Dans un camp de légionnaires romains cela tenait presque
du miracle. Seuls les légats et éventuellement quelques tribuns
pouvaient être accompagnés par leurs épouses lors de leurs
affectations diverses. Rares, cependant, étaient les femmes suffisamment
amoureuses ou dociles pour suivre leurs époux aux confins de l’Empire.
La plupart du temps, les officiers préféraient les laisser à Rome
et prendre une ou plusieurs esclaves locales pour assouvir leurs appétits
sexuels.
Mais là ! Pas l’ombre d’un doute dans l’esprit de
Rufus, c’était bel et bien une romaine qu’il avait aperçue,
Il lui suffisait donc d’être patient…
Elle sortit, il croisa son regard, ses yeux gris vert et ne remarqua
même pas que cette créature aurait presque pu être
sa mère.
Elle devait avoir environ trente cinq ans, un âge mûr pour une
romaine, canonique pour une esclave. Chez une patricienne par contre, plutôt
protégée des aléas de la vie, la peau pouvait encore être
douce et presque lisse.
Ses cheveux châtain foncé bien entretenus et savamment coiffés
contribuaient à souligner son port de tête gracieux et altier.
Cette ravissante personne n’avait probablement pas eu à supporter
les affres de multiples accouchements : son ventre était plat, les seins
encore fermes et les hanches n’avaient que modérément eu à souffrir
du poids des ans. C’était du moins ce que laissait entrevoir une
Stola orange vif plutôt moulante tout en sachant rester sage comme en
portaient toutes les matrones qui voulaient être à la dernière
mode de Rome.
Rufus eut suffisamment de temps pour contempler son visage. Quelques rides
d’expressions autour d’une bouche sensuelle, de très légères
pattes d’oies, un nez un peu long, légèrement aquilin mais
plein de charme. Le « temps qui passe » s’était comporté avec
la dame comme le plus parfait des gentlemen : il n’avait pas eu l’outrecuidance
de faire croire à tous à une jeunesse perdue. Au contraire, à coup
de petites touches discrètes, il avait apporté davantage de noblesse
et de charme à un visage déjà élégant.
Leurs regards se croisèrent mais Rufus ne lui adressa pas
la parole. Pour la première fois de sa vie, il était
timide devant une dame. Petit garçon, il minaudait devant
les amies de sa mère, se cachait parfois derrière
elle ou rougissait quand on lui adressait la parole mais très
vite, il cherchait à se rendre intéressant testant
sans le savoir son pouvoir de séduction de petit démon
angélique.
Adolescent, il lui fallait affirmer sa virilité plus auprès
de ses camarades que des demoiselles qu’il fréquentait.
Jeune homme, il trouva plus pratique et plus jouissif de perfectionner « l’art
de la chose » auprès d’exotiques lupae : pas
de sentiments ou si peu et de l’action… Beaucoup d’action
!
Etait-il en train de devenir adulte ou les circonstances s’y
prêtaient-elles ? Toujours est-il que Rufus éprouva
en un seul regard pour une femme de quinze ans plus âgée
un sentiment étrange qu’il ignorait jusqu’alors.
Il se renseignerait : qui était-elle ? Comment la rencontrer ? Comment
parviendrait-il à la séduire ? Désormais, il avait un
but, guérir au plus vite, bien plus intéressant que de tenir
compagnie à cet affreux Jactor.
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