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Celui-ci ne tarda d’ailleurs pas à se manifester.
Alors que la belle s’éloignait déjà,
le plus méchant de tous les hommes fit son apparition accompagné par
trois de ses « sbires ».
Parmi eux, Cadurcus qui tenait un bien étrange appareil
tandis que les deux autres transportaient de longs jalons qui devaient
bien faire dix pieds de long.
«
Mon petit Rufus….entonna Jactor d’un air à la
fois joyeux et décidé… Puisque tu ne peux pas
trop te déplacer pour l’instant et que j’ai
moi-même aujourd’hui quelque temps de libre, tu vas
recevoir ton premier cours ! »
A cet instant même, l’esprit du jeune homme ne le prédisposait
pas vraiment à ce genre d’occupation, mais avait-il
le choix ? Pouvait-il se permettre de snober son nouveau tuteur
alors que celui-ci commençait, lui semblait-il, à quelque
peu s’adoucir…
Faisant contre mauvaise fortune bon cœur, Rufus décida
de se montrer un élève attentif à défaut
d’être passionné. Il prit les devants et posa
la question qui s’imposait :
«
Quel est donc cet étrange appareil entre les mains de Cadurcus
?
- Ca fiston ! Ca s’appelle une Groma et c’est l’instrument
de base de tout agrimensor qui se respecte ! »
- Et les grandes perches qui l’accompagnent sont des jalons
que nous appelons Decempedae parce qu’ils mesurent dix pieds
et servent à effectuer des mesures mais aussi à pratiquer
l’alignement de jalons » rajouta Cadurcus qui s’était
cru obligé de signaler sa présence par cette remarque.
Fiston ??? Rufus n’en croyait pas ses oreilles ! Cet ogre
insensible et sadique a bien prononcé le mot « fiston » ?
Ce « père de substitution » ne manquait pas
de toupet : après l’avoir condamné aux travaux
forcés, ne voilà t-il pas qu’il faisait dans
le paternalisme bon enfant maintenant !!!
«
Et comment fonctionne ce curieux instrument père Jactor
? »
Ce dernier fort surpris par ce qualificatif familier marqua un
temps d’arrêt puis répondit :
«
Eh bien… Comme tu peux le constater, la partie supérieure
de l'instrument est composée d'une croix à quatre
branches perpendiculaires de dimensions égales qui servent
d'équerre de direction ; à chacune des branches est
suspendu un Perpendiculum. » En même temps qu’il
expliquait, Jactor montrait du doigt les différentes parties
de la Groma :
«
Ce dispositif est fixé sur le bras de recherche métallique
que tu vois là et qui est relié à un long
pied servant à la mise en station. Suivant la consistance
du terrain, le pied muni d'une pointe à son extrémité inférieure
peut être fiché en terre ; mais si le sol est trop
instable ou trop dur comme dans cette cour, on peut utiliser à un
trépied métallique pour stabiliser le tout. »
Pas de doute, l’homme connaissait son sujet. Rufus n’eut
même pas le temps de poser une autre question : Jactor poursuivait
:
«
Une fois la Groma installée à l'endroit souhaité par
l'agrimensor et l'équerre de visée positionnée
dans la direction voulue, les opérations peuvent commencer
:
dans l'axe de visée de l'oeil, le premier fil à plomb
cache le second fil et tout jalon ou toute perche positionné dans
cet axe est forcément aligné par rapport aux fils à plombs
qui ont servi pour la visée. On peut ainsi obtenir un alignement
parfait de perches sur une distance raisonnable. Mais…Je
pense qu’une bonne démonstration vaut mieux qu’un
long discours….Allez ! Les Horribile, en place. Vous connaissez
la manœuvre…Au boulot ! »
En moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, la Groma était
mise en station et les porteurs de jalons attendaient à leur poste,
prêts pour la démonstration.
Rufus s’approcha de l’appareil, avec l’aide de Jactor. Il
allait procéder à son premier alignement de Decempedae…Dans
la cour d’un valetudinarium, sous l’œil étonné des
rares éclopés de la légion qui déambulaient sous
les arcades des galeries.
«
Maintenant que tu as compris le principe de fonctionnement de cet instrument,
je vais pouvoir te laisser un manuscrit qui m’est fort précieux,
il a été écrit par Hyginus Groma ticus et traite de toutes
les opérations de cadastration et de bornage qui peuvent être
réalisées grâce à la Groma . »
Joignant le geste à la parole, l’evocatus tendit à son
protégé un imposant Volumen : de quoi occuper son séjour
forcé entre ces murs.
De l’occupation pour les jours à venir, mais la préoccupation
majeure d’Aurelius Rufus le jeune était de tout autre
ordre : Qui était cette belle inconnue ? Le mieux serait
de demander à Pollex, après tout, ne venait-elle
pas de sortir de son officine ?
Rufus devança l’heure des soins. N’y tenant
plus, il se dirigea vers l’antre du capsarius. Il prétexterait
une douleur pénible…
«
Salve ! Capsarius ! Je viens te voir car j’aurais besoin
de calmer la douleur de mon pied blessé, je me le suis cogné contre
une marche et il me fait mal !
- Je vais appliquer sur ton pied un morceau de viande de bœuf
cru pour apaiser la douleur du coup, puis j’appliquerai un
onguent et referai ton bandage…Mais ne fais pas trop ta « chochote »…Nombreux
sont ceux qui sont en plus mauvais état que toi ici !
- Dis-moi, Pollex…Qui est cette charmante romaine que tu
soignes ? Je l’ai croisée il y a quelques minutes
!
- Je te vois venir de loin jeune coq ! Pas la peine de pointer
ta crista dans sa direction ! La belle Calpurnia est propriété privée
du légat. Si tu ne veux pas finir à la broche je
te conseille d’éviter la parade nuptiale. Frontinus
est du genre jaloux irascible dès qu’on approche de
sa femme ! Je te sugère plutôt dès que tu iras
mieux et si ça te démange trop d’aller faire
un tour dans les Cannabae proches du camp, tu y trouveras quelques
gauloises fort accortes qui se damneraient pour sortir avec un
fils de sénateur romain ! »
La femme du légat…Rien que ça ! Rufus était en train
de s’imaginer la tête de son père s’il apprenait que
son fils courtisait l’épouse d’une des personnalités
en vue au palais de l’empereur. Les mœurs de l’époque
de Messaline étaient passées de mode dans l’entourage du «vertueux » Vespasien.
L’odeur du scandale l’amusait bien plus que les conséquences
néfastes qu’il pourrait entraîner ne l’inquiétaient.
Bien plus que toutes ces considérations, un sentiment très fort
envahissait Rufus : il lui fallait posséder cette femme. Il ne savait
pas très bien si c’était pour une nuit ou pour la vie mais
il la lui fallait.
Le destin allait lui donner un sérieux coup de pouce.
Sextius Julius Frontinus devait partir la semaine suivante pour
Lugdunum. Le légat envisageait déjà la suite
de sa carrière : il souhaitait obtenir le poste de curateur
des eaux à Rome mais pour cela, il lui fallait acquérir
quelques compétences dans le domaine. Il allait donc passer
deux mois près de la capitale des Gaules à étudier
les différents aqueducs qui la pourvoyaient en eau.
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