 |
voir ou laisser un commentaire
[19]
Calpurnia était seule. Son mari avait épousé une
fille de l’aristocratie romaine qui servait son ambition
politique. Il exhibait volontiers sa femme en bonne société.
Frontinus n’avait jamais su l’aimer, il n’avait
jamais su aimer personne à part lui…
Calpurnia avait eu un enfant, elle avait accouché le jour
de ses vingt ans : un fils qui n’avait pas vécu plus
de six mois. Depuis, plus rien. Rien qu’un mari jaloux, incapable
de tendresse ou d’affection. Quelques rares amies, toutes
restées à Rome. Son intimité dans ce castrum
se résumait à ses cinq esclaves « personnelles » :
deux grecques, deux gauloises, une nubienne et une germaine. Toutes
dévouées et dociles mais, malgré la proximité quotidienne,
le statut social, s’il n’interdisait pas le respect
mutuel, faisait toutefois obstacle à une véritable
amitié.
Les seuls « vrais » romains qu’elle côtoyait à l’occasion étaient
les tribuns, de jeunes blancs-becs qui se prenaient tous pour des
guerriers de l’Illiade alors que la plupart ne faisait plus
illusion une fois leur cuirasse musclée enlevée.
Quoi de plus horripilant pour une femme, que des officiers d’opérette
qui se prennent pour des héros grecs.
Il y avait bien quelques femmes de chefs gaulois qui lui rendaient
visite à l’occasion, malheureusement, leur latin approximatif
et leurs préoccupations provinciales ennuyaient profondément
la patricienne exilée de Rome.
Tout cela durait depuis bientôt deux ans, deux ans de solitude,
d’ennui profond. Un papillon prisonnier dans sa chrysalide
et qui aurait dû s’envoler depuis bien longtemps déjà…
Quand elle fit connaissance de Rufus au valetudinarium où elle
se rendait quotidiennement, le jeune homme l’amusa : il était
séduisant, son insouciance et son humour firent mouche,
et puis, surtout, ce n’était pas un militaire. Sa
longue présence dans le camp de la VIIIème légion
entourée d’hommes souvent casqués, armés
et cuirassés avait fini par la persuader qu’elle était
retenue prisonnière dans une forteresse éloignée
de Rome.
Frontinus du côté de Lugdunum, Rufus au repos forcé, les
circonstances étaient idéales pour faire plus ample connaissance.
Leurs rencontres quotidiennes étaient fort brèves, quelques minutes…une
durée plus longue eut été suspecte et la femme du légat à l’instar
de celle de César se devait d’être au dessus de tout soupçon.
Au fil des jours, ses quelques instants étaient attendus par tous deux
avec de plus en plus d’impatience. Aux conversations anodines et innocentes
du départ, succédèrent bientôt les confidences puis
les mots doux jusqu’au jour où Rufus osa une blanditiae qui ne
fut pas repoussée bien au contraire…
Les jours passèrent et ce maudit pied guérissait.
Rufus quitterait bientôt à son très grand regret
un asile où il s’ennuyait presque en permanence. Il
n’avait droit qu’à quelques minutes de bonheur
par jour mais cela lui suffisait. Le reste du temps il potassait
le volumen que lui avait confié Jactor. Il lui semblait
plus prudent de s’intéresser sérieusement à l’ars metendi agris : la manipulation d’une groma étant
bien moins épuisante que le terrassement, mieux valait montrer
au plus méchant de tous les hommes une certaine motivation,
on ne sait jamais !
Rufus avait aussi fini par comprendre que la durée son séjour
dans ce camp dépendait de la rapidité à laquelle
il apprendrait ce nouveau métier. Ce qui n’était
pas sans lui poser un problème de choix : partir au plus
vite et retrouver sa Rome ou rester le plus longtemps possible
pour partager quelques trop rares minutes avec son ange…
Le jour fatal arriva : Rufus quittait définitivement le
valetudinarium. Son pied beau comme un aureus neuf, il pouvait
désormais gambader à sa guise. A sa guise ou presque…Son
souhait le plus cher aurait été de se diriger vers
le praetorium où demeurait sa belle… Au lieu de cela,
il lui fallait rejoindre son « bourreau » et ses adjoints.
Les deux tourtereaux s’étaient mis d’accord
: ils pourraient se revoir nuitamment et dans le plus grand secret,
ce qui n’était pas pour déplaire à Rufus.
Une porte non gardée de l’aile ouest permettait d’accéder
aux horti communs au principia et au praetorium.
Nul doute que vers la media nox, ils seraient seuls au monde.
Une surprise attendait le futur agrimensor à son retour
au campement des evocati. Cadurcus sortant d’une tente lui
apparut à moitié défiguré par un splendide œil
au beurre noir qui virait au multicolore à dominante jaunâtre
et violacé. L’hématome empêchait même
le malheureux de garder l’œil ouvert :
«
Que t’est-il donc encore arrivé mon brave Cadurcus
? demanda Rufus l’air à la fois amusé et désolé.
- C’est l’abominable Jactor qui a encore frappé et
fort ce coup ci !
- Et qu’as-tu donc fait pour déclencher son ire ?
- Je lui avais simplement dit alors que nous soulevions ensemble
une lourde poutre en chêne qu’il est plutôt en
forme pour un quinquagénaire…
- Et alors ?
- Ben… Il n’a pas encore quarante-cinq ans ! »
L’accueil que fit Jactor à son protégé fut
bien plus pacifique. Après s’être assuré que
Rufus avait bien étudié le volumen qu’il lui
avait prêté, l’evocatus récupéra
son bien le plus précieux et informa Rufus de son intention
de l’envoyer faire des relevés cadastraux à quelques
milles du camp.
Cela impliquait un départ aux aurores et un retour au camp à la
nuit tombée. De si longues journées, lui assurait
en contre partie des soirées entièrement libres…
Les rencontres clandestines entre Calpurnia et Rufus furent des
plus discrètes : personne, pas même les esclaves de
la patricienne ne pouvait se douter de quoi que ce soit.
Elles durèrent. Du moins tant que dura l’absence de
Frontinius. Le légat avait beaucoup appris sur les aqueducs
autour de Lugdunum et, fort satisfait, il décida de prendre
le chemin du retour.
Un commandant de légion lorsqu’il se déplace même
en petit comité dans une Gaule pacifiée ne passe jamais inaperçu.
Une centurie complète de la première cohorte, tous des légionnaires
d’élite l’accompagne systématiquement : prestige
oblige ! Ajoutons à cela une camarilla obséquieuse de clientis
locaux suivant « l’ami de l’Empereur », un tel cortège
se sentait bien avant qu’on eût pu l’apercevoir à l’horizon.
Tout le castrum savait ! Le légat n’allait pas tarder à arriver.
Les quelques petites mauvaises habitudes prises en son absence, à quelque
niveau hiérarchique que ce soit devaient disparaître au plus tôt.
Mieux même, par un accord tacite général : elles n’avaient
jamais existé…
Pour Rufus et Calpurnia, ce retour signifiait la fin de leur
relation. Les deux cœurs patriciens le savaient : un mari
jaloux, légat qui plus est, un praetorium gardé avec
bien plus de zèle que ces dernières semaines, une
femme dans la quasi-impossibilité de quitter le lit conjugal,
c’était fini ! Il leur restait une nuit, la dernière…
Ils décidèrent de la passer entièrement ensembles.
Calpurnia usa de toute la ruse dont elle était capable pour éloigner
ses esclaves en faisant en sorte que ce qui était inhabituel
ne paraisse pas suspect. Elle leur faisait confiance mais il valait
mieux qu’elles ne sachent pas : en cas de doute Frontinius
n’aurait pas hésité à les faire torturer
pour savoir. Pour la première fois depuis sa construction,
le praetorium était désert ; une âme pourvue
d’un corps attendait un corps pourvu d’une âme…
C’était leur première fois, ce serait leur dernière…
Au petit matin de cette longue nuit d’amour, Rufus quitta la chambre
de Calpurnia. Tapis derrière une colonne, l’ombre d’Ajax
le guettait : il savait tout !
|
 |