Legion VIII Augusta
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Meurtre au Prætorium

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Calpurnia était seule. Son mari avait épousé une fille de l’aristocratie romaine qui servait son ambition politique. Il exhibait volontiers sa femme en bonne société.
Frontinus n’avait jamais su l’aimer, il n’avait jamais su aimer personne à part lui…
Calpurnia avait eu un enfant, elle avait accouché le jour de ses vingt ans : un fils qui n’avait pas vécu plus de six mois. Depuis, plus rien. Rien qu’un mari jaloux, incapable de tendresse ou d’affection. Quelques rares amies, toutes restées à Rome. Son intimité dans ce castrum se résumait à ses cinq esclaves « personnelles » : deux grecques, deux gauloises, une nubienne et une germaine. Toutes dévouées et dociles mais, malgré la proximité quotidienne, le statut social, s’il n’interdisait pas le respect mutuel, faisait toutefois obstacle à une véritable amitié.
Les seuls « vrais » romains qu’elle côtoyait à l’occasion étaient les tribuns, de jeunes blancs-becs qui se prenaient tous pour des guerriers de l’Illiade alors que la plupart ne faisait plus illusion une fois leur cuirasse musclée enlevée. Quoi de plus horripilant pour une femme, que des officiers d’opérette qui se prennent pour des héros grecs.
Il y avait bien quelques femmes de chefs gaulois qui lui rendaient visite à l’occasion, malheureusement, leur latin approximatif et leurs préoccupations provinciales ennuyaient profondément la patricienne exilée de Rome.
Tout cela durait depuis bientôt deux ans, deux ans de solitude, d’ennui profond. Un papillon prisonnier dans sa chrysalide et qui aurait dû s’envoler depuis bien longtemps déjà…
Quand elle fit connaissance de Rufus au valetudinarium où elle se rendait quotidiennement, le jeune homme l’amusa : il était séduisant, son insouciance et son humour firent mouche, et puis, surtout, ce n’était pas un militaire. Sa longue présence dans le camp de la VIIIème légion entourée d’hommes souvent casqués, armés et cuirassés avait fini par la persuader qu’elle était retenue prisonnière dans une forteresse éloignée de Rome.
Frontinus du côté de Lugdunum, Rufus au repos forcé, les circonstances étaient idéales pour faire plus ample connaissance.
Leurs rencontres quotidiennes étaient fort brèves, quelques minutes…une durée plus longue eut été suspecte et la femme du légat à l’instar de celle de César se devait d’être au dessus de tout soupçon. Au fil des jours, ses quelques instants étaient attendus par tous deux avec de plus en plus d’impatience. Aux conversations anodines et innocentes du départ, succédèrent bientôt les confidences puis les mots doux jusqu’au jour où Rufus osa une blanditiae qui ne fut pas repoussée bien au contraire…

Les jours passèrent et ce maudit pied guérissait. Rufus quitterait bientôt à son très grand regret un asile où il s’ennuyait presque en permanence. Il n’avait droit qu’à quelques minutes de bonheur par jour mais cela lui suffisait. Le reste du temps il potassait le volumen que lui avait confié Jactor. Il lui semblait plus prudent de s’intéresser sérieusement à l’ars metendi agris : la manipulation d’une groma étant bien moins épuisante que le terrassement, mieux valait montrer au plus méchant de tous les hommes une certaine motivation, on ne sait jamais !
Rufus avait aussi fini par comprendre que la durée son séjour dans ce camp dépendait de la rapidité à laquelle il apprendrait ce nouveau métier. Ce qui n’était pas sans lui poser un problème de choix : partir au plus vite et retrouver sa Rome ou rester le plus longtemps possible pour partager quelques trop rares minutes avec son ange…

Le jour fatal arriva : Rufus quittait définitivement le valetudinarium. Son pied beau comme un aureus neuf, il pouvait désormais gambader à sa guise. A sa guise ou presque…Son souhait le plus cher aurait été de se diriger vers le praetorium où demeurait sa belle… Au lieu de cela, il lui fallait rejoindre son « bourreau » et ses adjoints.
Les deux tourtereaux s’étaient mis d’accord : ils pourraient se revoir nuitamment et dans le plus grand secret, ce qui n’était pas pour déplaire à Rufus. Une porte non gardée de l’aile ouest permettait d’accéder aux horti communs au principia et au praetorium.
Nul doute que vers la media nox, ils seraient seuls au monde.

Une surprise attendait le futur agrimensor à son retour au campement des evocati. Cadurcus sortant d’une tente lui apparut à moitié défiguré par un splendide œil au beurre noir qui virait au multicolore à dominante jaunâtre et violacé. L’hématome empêchait même le malheureux de garder l’œil ouvert :
« Que t’est-il donc encore arrivé mon brave Cadurcus ? demanda Rufus l’air à la fois amusé et désolé.
- C’est l’abominable Jactor qui a encore frappé et fort ce coup ci !
- Et qu’as-tu donc fait pour déclencher son ire ?
- Je lui avais simplement dit alors que nous soulevions ensemble une lourde poutre en chêne qu’il est plutôt en forme pour un quinquagénaire…
- Et alors ?
- Ben… Il n’a pas encore quarante-cinq ans ! »

L’accueil que fit Jactor à son protégé fut bien plus pacifique. Après s’être assuré que Rufus avait bien étudié le volumen qu’il lui avait prêté, l’evocatus récupéra son bien le plus précieux et informa Rufus de son intention de l’envoyer faire des relevés cadastraux à quelques milles du camp.
Cela impliquait un départ aux aurores et un retour au camp à la nuit tombée. De si longues journées, lui assurait en contre partie des soirées entièrement libres…

Les rencontres clandestines entre Calpurnia et Rufus furent des plus discrètes : personne, pas même les esclaves de la patricienne ne pouvait se douter de quoi que ce soit.
Elles durèrent. Du moins tant que dura l’absence de Frontinius. Le légat avait beaucoup appris sur les aqueducs autour de Lugdunum et, fort satisfait, il décida de prendre le chemin du retour.
Un commandant de légion lorsqu’il se déplace même en petit comité dans une Gaule pacifiée ne passe jamais inaperçu. Une centurie complète de la première cohorte, tous des légionnaires d’élite l’accompagne systématiquement : prestige oblige ! Ajoutons à cela une camarilla obséquieuse de clientis locaux suivant « l’ami de l’Empereur », un tel cortège se sentait bien avant qu’on eût pu l’apercevoir à l’horizon.
Tout le castrum savait ! Le légat n’allait pas tarder à arriver. Les quelques petites mauvaises habitudes prises en son absence, à quelque niveau hiérarchique que ce soit devaient disparaître au plus tôt. Mieux même, par un accord tacite général : elles n’avaient jamais existé…

Pour Rufus et Calpurnia, ce retour signifiait la fin de leur relation. Les deux cœurs patriciens le savaient : un mari jaloux, légat qui plus est, un praetorium gardé avec bien plus de zèle que ces dernières semaines, une femme dans la quasi-impossibilité de quitter le lit conjugal, c’était fini ! Il leur restait une nuit, la dernière…

Ils décidèrent de la passer entièrement ensembles. Calpurnia usa de toute la ruse dont elle était capable pour éloigner ses esclaves en faisant en sorte que ce qui était inhabituel ne paraisse pas suspect. Elle leur faisait confiance mais il valait mieux qu’elles ne sachent pas : en cas de doute Frontinius n’aurait pas hésité à les faire torturer pour savoir. Pour la première fois depuis sa construction, le praetorium était désert ; une âme pourvue d’un corps attendait un corps pourvu d’une âme…
C’était leur première fois, ce serait leur dernière…
Au petit matin de cette longue nuit d’amour, Rufus quitta la chambre de Calpurnia. Tapis derrière une colonne, l’ombre d’Ajax le guettait : il savait tout !

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