Legion VIII Augusta
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Meurtre au Prætorium

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« Alors Ajax ? Quelles nouvelles pendant mon absence ? »
Ce furent les premiers mots que prononça Frontinius dès qu’il pénétra dans le praetorium. On aurait pu s’attendre à ce qu’il se précipite dans son bureau afin de reprendre séance tenante, les affaires habituelles du castrum, ou bien qu’il convoque tous les officiers supérieurs dans le but d’écouter leur rapport sur la vie du camp depuis son départ. Déjà plus étonnant, il aurait pu aller rendre visite à son épouse qu’il n’avait pas vue depuis deux bons mois…
Non, c’est vers Ajax, un de ses esclaves, qu’avant toute autre chose il se tourna.
Un esclave, pour un patricien, n’est pas un ami, rarement un confident, légalement, il est même considéré comme un meuble. Pour son dominus, un esclave n’a pas d’avis, pas de sentiments, pas de préférences, certains même sont des objets sexuels.
S’il venait à l’esprit à l’un d’entre eux de tuer son maître, c’était non seulement pour lui l’exécution capitale dans d’horribles souffrances mais aussi la condamnation à mort de tous ses semblables qui étaient la propriété du maître assassiné…
Il demeurait cependant un espoir pour tout esclave : l’affranchissement ! Plus que la terreur ou les menaces, l’espoir garantissait la fidélité au maître et même la paix sociale pour Rome. Que ne ferait-on pas dans l’espoir de devenir libre un jour ?
Frontinius, à la différence de beaucoup de patriciens avait compris l’intérêt de ménager tout particulièrement certains de ses esclaves. Il savait que personne ne passe plus inaperçu dans une domus qu’un serviteur discret. Zélé, patient et effacé, Ajax avait le profil type de l’espion domestique idéal.
Le légat apprit ce qu’avait découvert son esclave : il savait tout ! Il ne dit rien, ne laissa rien transparaître, se fit même plus amical avec sa femme. Son comportement privé ou public parut aux antipodes de celui d’un mari bafoué. Jamais quiconque ne put se rendre compte que Frontinius était cocu. Quatre personnes sur un camp de plus de cinq mille âmes savaient et deux d’entre elles croyaient être les seules à savoir…

Les jours puis les semaines passèrent. Rufus et Calpurnia s’étaient résignés à considérer leur rencontre comme une histoire ancienne.
Calpurnia retrouva sa morne solitude seulement ébréchée par une visite quotidienne au valetudinarium.
Rufus se plongea dans l’apprentissage de son métier avec une énergie nouvelle qui surprit agréablement son formateur. Son ardeur au travail lui permettait d’oublier Calpurnia, chaque nouvelle technique assimilée le rapprochait de Rome.
Sous l’égide de Jactor, il apprit ainsi quelques éléments de base de la castramétation, à tracer des routes bien rectilignes, à procéder au bornage des terrains cadastrés. Il reçut une initiation plutôt complète de librator apprenant ainsi à évaluer les dénivellations de terrains à l’aide d’un chorobate. Il participa même aux relevés angulaires nécessaires au percement d’un tunnel, opération qui nécessitait l’utilisation d’une dioptra.
Au fil des jours, Rufus apprit à mieux connaître ses « collègues » de travail.
Ce Jactor, tout d’abord, plus de vingt ans de légion, il avait bourlingué aux quatre coins de l’Empire : ses débuts comme simple légionnaire lui avait permis de faire ses premières armes contre les soldats de Mithridate roi du Bosphore. Son premier combat qu’il racontait volontiers pour peu qu’il ait un verre de posca ou mieux un excellent falerne à la main s’était magnifié d’année en année, d’une simple escarmouche un peu violente- il y avait eu des morts autour de lui- il avait fait au fil du temps une bataille digne des plus grands exploits des légions romaines.
Il aimait aussi à raconter les quelques années qu’il passa comme ballistarius au sein de la quatrième cohorte de la VIIIème légion. Il était même devenu un expert dans le maniement du scorpio, une redoutable catapulte dont les flèches pouvaient transpercer, affirmait-il, trois hommes à une distance de cent pas.
Ce qu’aimait à rajouter Cadurcus, dès que son ancien maître avait tourné le dos, c’est sa façon tout à fait particulière d’expliquer aux jeunes légionnaires les tenants et les aboutissants des tirs tendus ou paraboliques avec un scorpio :
« Je vous jure – disait-il avec force- que je l’ai vu de mes yeux vu ! Quelques anciens de la quatrième cohorte peuvent encore en témoigner ! Devant les tiros… Il se disposait de profil, soulevait sa tunica, sortait sa mentula et se mettait à uriner en dirigeant le jet successivement, tendu puis parabolique tout en expliquant l’air docte que l’inclinaison de la catapulte avait une incidence très importante sur la portée des flèches ! »
Son sens de la pédagogie imagée était cependant d’une redoutable efficacité : passé le premier moment de stupéfaction de l‘auditoire aussitôt suivi de pouffements difficilement maîtrisés, tous, même les plus « obtus » avaient compris le principe de fonctionnement de tir d’une baliste.
Jactor aimait expliquer mais aussi apprendre, relever de nouveaux défis, découvrir de nouvelles choses. Il eut ainsi l’opportunité de travailler avec un castrorum metator qui lui transmit sa science. Le poids des ans et un dégoût de plus en plus prononcé pour le sang versé l’avait dirigé vers une activité plus pacifique : il avait eu l’occasion de détruire, il appréciait désormais construire.
Rufus commençait à comprendre pourquoi un tel personnage, bourru voire un peu caractériel au premier abord avait pu séduire son père au point qu’une amitié durable était née entre eux. Un jour, il faudrait demander à Jactor comment Aurelius Rufus « l’ancien » et lui avaient réussi à sympathiser malgré une évidente différence de milieu social.
Le jeune homme, s’il ne se sentait pas tout à fait dans son élément dans ce contexte militaire, s’habituait à fréquenter des jeunes gens bien différents de ceux qu’il côtoyait quotidiennement à Rome. Il s’était finalement résolu à admettre que ses nouveaux camarades, peu raffinés, moins instruits et dépourvus de fortune familiale, bien moins « romains » pour tout dire, avaient en revanche un sens de l’entraide et de la camaraderie bien plus sain et bien plus désintéressé que la plupart de ses anciens compagnons de débauches nocturnes.
Il n’était pas des leurs, ce n’était pas un légionnaire, on s’était méfié de lui au départ, on toisait avec suspicion ce « fils à papa », on se demandait ce qu’il était venu faire ici…Avec le temps, comme il n’avait ni la morgue des tribuns, ni l’indifférence hautaine du légat, comme il avait utilisé la dolabra alors que son rang lui aurait permis d’un jour parader avec la parazonium… On l’avait accepté.
Rufus avait donc sympathisé au fil des jours avec quelques rudes gaillards détachés de différentes cohortes aux bons soins du père Jactor :
Parmi eux, Virrius le Massaliote, un doux colosse de plus de six pieds de haut et qui devait peser pas loin de trois cent cinquante librae. D’un an le cadet de Rufus, son caractère affable et son accent phocéen détonaient parmi tout ces gaulois défenseurs de Rome.
Virrius avait passé toute son enfance à traîner sur les quais du port de Massilia ; il semblait destiné à la mer et au commerce comme son père et ses oncles, il préféra le métier des armes et la terre ferme. Ses camarades légionnaires s’étaient méfiés du patricien romain, il lui accorda spontanément sa confiance : une amitié était née, peut être durerait-elle à l’instar de celle de son père avec « le plus méchant de tous les hommes ».
Et puis il y avait les belges… Victor, Strabo, Flavius et Aquila : les légionnaires terrassiers de la VIII ! Aussi à l’aise avec une pelle qu’avec un pilum. Comment pouvaient-on s’ennuyer avec de pareils phénomènes ? Chaque soir, la cervoise fabriquée par leurs soins migrait de leurs calicis à leur gosier avec une régularité et un rythme déconcertants. Cela déliait les langues, celle de Victor notamment qui se lançait presque chaque soir avec une évidente jubilation dans une série d’imitations de certains officiers du castrum. Le succès était assuré : même Rufus, qui ne connaissait pas toujours les individus brocardés par l’imitateur belge riait aux larmes tant le spectacle impromptu était irrésistible.
Ce monde qui n’était pas le sien et qui, probablement, ne le serait jamais ne manquait pas de charme. Rufus finit par admettre que cet exil forcé, pour dramatique qu’il parut au début, lui avait permis de découvrir l’Amour ou quelque chose qui pouvait s’en approcher et une camaraderie fraternelle et désintéressée. Nul doute qu’une fois sa formation achevée, c’est avec un petit pincement au cœur qu’il quitterait le camp de la légion VIII Augusta…

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