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« Alors Ajax ? Quelles nouvelles pendant mon absence
? »
Ce furent les premiers mots que prononça Frontinius dès
qu’il pénétra dans le praetorium. On aurait pu s’attendre à ce
qu’il se précipite dans son bureau afin de reprendre séance
tenante, les affaires habituelles du castrum, ou bien qu’il convoque
tous les officiers supérieurs dans le but d’écouter
leur rapport sur la vie du camp depuis son départ. Déjà plus étonnant,
il aurait pu aller rendre visite à son épouse qu’il
n’avait pas vue depuis deux bons mois…
Non, c’est vers Ajax, un de ses esclaves, qu’avant toute
autre chose il se tourna.
Un esclave, pour un patricien, n’est pas un ami, rarement un confident,
légalement, il est même considéré comme un
meuble. Pour son dominus, un esclave n’a pas d’avis, pas
de sentiments, pas de préférences, certains même
sont des objets sexuels.
S’il venait à l’esprit à l’un d’entre
eux de tuer son maître, c’était non seulement pour
lui l’exécution capitale dans d’horribles souffrances
mais aussi la condamnation à mort de tous ses semblables qui étaient
la propriété du maître assassiné…
Il demeurait cependant un espoir pour tout esclave : l’affranchissement
! Plus que la terreur ou les menaces, l’espoir garantissait la
fidélité au maître et même la paix sociale
pour Rome. Que ne ferait-on pas dans l’espoir de devenir libre
un jour ?
Frontinius, à la différence de beaucoup de patriciens avait
compris l’intérêt de ménager tout particulièrement
certains de ses esclaves. Il savait que personne ne passe plus inaperçu
dans une domus qu’un serviteur discret. Zélé, patient
et effacé, Ajax avait le profil type de l’espion domestique
idéal.
Le légat apprit ce qu’avait découvert son esclave
: il savait tout ! Il ne dit rien, ne laissa rien transparaître,
se fit même plus amical avec sa femme. Son comportement privé ou
public parut aux antipodes de celui d’un mari bafoué. Jamais
quiconque ne put se rendre compte que Frontinius était cocu. Quatre
personnes sur un camp de plus de cinq mille âmes savaient et deux
d’entre elles croyaient être les seules à savoir…
Les jours puis les semaines passèrent. Rufus et Calpurnia s’étaient
résignés à considérer leur rencontre comme
une histoire ancienne.
Calpurnia retrouva sa morne solitude seulement ébréchée
par une visite quotidienne au valetudinarium.
Rufus se plongea dans l’apprentissage de son métier avec
une énergie nouvelle qui surprit agréablement son formateur.
Son ardeur au travail lui permettait d’oublier Calpurnia, chaque
nouvelle technique assimilée le rapprochait de Rome.
Sous l’égide de Jactor, il apprit ainsi quelques éléments
de base de la castramétation, à tracer des routes bien
rectilignes, à procéder au bornage des terrains cadastrés.
Il reçut une initiation plutôt complète de librator
apprenant ainsi à évaluer les dénivellations de
terrains à l’aide d’un chorobate. Il participa même
aux relevés angulaires nécessaires au percement d’un
tunnel, opération qui nécessitait l’utilisation d’une
dioptra.
Au fil des jours, Rufus apprit à mieux connaître ses « collègues » de
travail.
Ce Jactor, tout d’abord, plus de vingt ans de légion, il avait
bourlingué aux quatre coins de l’Empire : ses débuts comme
simple légionnaire lui avait permis de faire ses premières armes
contre les soldats de Mithridate roi du Bosphore. Son premier combat qu’il
racontait volontiers pour peu qu’il ait un verre de posca ou mieux un
excellent falerne à la main s’était magnifié d’année
en année, d’une simple escarmouche un peu violente- il y avait
eu des morts autour de lui- il avait fait au fil du temps une bataille digne
des plus grands exploits des légions romaines.
Il aimait aussi à raconter les quelques années qu’il passa
comme ballistarius au sein de la quatrième cohorte de la VIIIème
légion. Il était même devenu un expert dans le maniement
du scorpio, une redoutable catapulte dont les flèches pouvaient transpercer,
affirmait-il, trois hommes à une distance de cent pas.
Ce qu’aimait à rajouter Cadurcus, dès que son ancien maître
avait tourné le dos, c’est sa façon tout à fait
particulière d’expliquer aux jeunes légionnaires les tenants
et les aboutissants des tirs tendus ou paraboliques avec un scorpio :
«
Je vous jure – disait-il avec force- que je l’ai vu de mes yeux
vu ! Quelques anciens de la quatrième cohorte peuvent encore en témoigner
! Devant les tiros… Il se disposait de profil, soulevait sa tunica, sortait
sa mentula et se mettait à uriner en dirigeant le jet successivement,
tendu puis parabolique tout en expliquant l’air docte que l’inclinaison
de la catapulte avait une incidence très importante sur la portée
des flèches ! »
Son sens de la pédagogie imagée était cependant d’une
redoutable efficacité : passé le premier moment de stupéfaction
de l‘auditoire aussitôt suivi de pouffements difficilement maîtrisés,
tous, même les plus « obtus » avaient compris le principe
de fonctionnement de tir d’une baliste.
Jactor aimait expliquer mais aussi apprendre, relever de nouveaux défis,
découvrir de nouvelles choses. Il eut ainsi l’opportunité de
travailler avec un castrorum metator qui lui transmit sa science. Le poids
des ans et un dégoût de plus en plus prononcé pour le sang
versé l’avait dirigé vers une activité plus pacifique
: il avait eu l’occasion de détruire, il appréciait désormais
construire.
Rufus commençait à comprendre pourquoi un tel personnage, bourru
voire un peu caractériel au premier abord avait pu séduire son
père au point qu’une amitié durable était née
entre eux. Un jour, il faudrait demander à Jactor comment Aurelius Rufus « l’ancien » et
lui avaient réussi à sympathiser malgré une évidente
différence de milieu social.
Le jeune homme, s’il ne se sentait pas tout à fait dans son élément
dans ce contexte militaire, s’habituait à fréquenter des
jeunes gens bien différents de ceux qu’il côtoyait quotidiennement à Rome.
Il s’était finalement résolu à admettre que ses
nouveaux camarades, peu raffinés, moins instruits et dépourvus
de fortune familiale, bien moins « romains » pour tout dire, avaient
en revanche un sens de l’entraide et de la camaraderie bien plus sain
et bien plus désintéressé que la plupart de ses anciens
compagnons de débauches nocturnes.
Il n’était pas des leurs, ce n’était pas un légionnaire,
on s’était méfié de lui au départ, on toisait
avec suspicion ce « fils à papa », on se demandait ce qu’il était
venu faire ici…Avec le temps, comme il n’avait ni la morgue des
tribuns, ni l’indifférence hautaine du légat, comme il
avait utilisé la dolabra alors que son rang lui aurait permis d’un
jour parader avec la parazonium… On l’avait accepté.
Rufus avait donc sympathisé au fil des jours avec quelques rudes gaillards
détachés de différentes cohortes aux bons soins du père
Jactor :
Parmi eux, Virrius le Massaliote, un doux colosse de plus de six pieds de haut
et qui devait peser pas loin de trois cent cinquante librae. D’un an
le cadet de Rufus, son caractère affable et son accent phocéen
détonaient parmi tout ces gaulois défenseurs de Rome.
Virrius avait passé toute son enfance à traîner sur les
quais du port de Massilia ; il semblait destiné à la mer et au
commerce comme son père et ses oncles, il préféra le métier
des armes et la terre ferme. Ses camarades légionnaires s’étaient
méfiés du patricien romain, il lui accorda spontanément
sa confiance : une amitié était née, peut être durerait-elle à l’instar
de celle de son père avec « le plus méchant de tous les
hommes ».
Et puis il y avait les belges… Victor, Strabo, Flavius et Aquila : les
légionnaires terrassiers de la VIII ! Aussi à l’aise avec
une pelle qu’avec un pilum. Comment pouvaient-on s’ennuyer avec
de pareils phénomènes ? Chaque soir, la cervoise fabriquée
par leurs soins migrait de leurs calicis à leur gosier avec une régularité et
un rythme déconcertants. Cela déliait les langues, celle de Victor
notamment qui se lançait presque chaque soir avec une évidente
jubilation dans une série d’imitations de certains officiers du
castrum. Le succès était assuré : même Rufus, qui
ne connaissait pas toujours les individus brocardés par l’imitateur
belge riait aux larmes tant le spectacle impromptu était irrésistible.
Ce monde qui n’était pas le sien et qui, probablement, ne le serait
jamais ne manquait pas de charme. Rufus finit par admettre que cet exil forcé,
pour dramatique qu’il parut au début, lui avait permis de découvrir
l’Amour ou quelque chose qui pouvait s’en approcher et une camaraderie
fraternelle et désintéressée. Nul doute qu’une fois
sa formation achevée, c’est avec un petit pincement au cœur
qu’il quitterait le camp de la légion VIII Augusta…
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