Les gosiers secs et les estomacs bruyants
des légionnaires
le savaient bien, c’était chez Fortunata que le vin était
le meilleur et la pitance la plus goûteuse : son thermopolium
implanté en plein centre du vicus ne servait pas de grands crus
hors de prix mais un honnête petit vin gaulois qui flattait le
palais tout en réchauffant agréablement le corps. La
nourriture y était abondante, variée et de qualité ce
qui changeait de l’ordinaire du camp. Une ombre au tableau toutefois,
Fortunata volumineuse affranchie aimait l’argent, ses prix étaient élevés
et elle ne faisait jamais crédit ce qui excluait de sa clientèle
les tiros sans fortune ainsi que les joueurs de dés malchanceux
et ruinés.
Le thermopolium de Fortunata paraissait encore plus petit qu’il
ne l’était en réalité quand, chaque midi,
une ruée de soldats, affamés l’hiver et assoiffés
l’été, s’agglutinait dans les trois petits
scripuli qui constituaient la partie restauration de son échoppe.
Les comptoirs en forme de « L » comportaient d’énormes
dolia en argile d’où s’échappaient des effluves
qui faisaient frémir les narines, saliver les palais et grogner
les estomacs.
Jactor le savait bien, c’était l’antre de Gaïus
Bellijocus Maximus, l’optio des statores. L’imposant légionnaire
avait été choisi pour seconder le tribun en charge de
la police militaire de la VIIIème légion. Depuis déjà presque
dix ans, les tribuns se succédaient à ce commandement
avec une cadence folle tandis que Bellijocus régnait effectivement
sur un petit monde d’une vingtaine de soldats choisis pour la
plupart parmi les plus dissuasifs.
Dissuasif….C’était le qualificatif idoine pour ce
vieil optio qui, bien que de taille moyenne, possédait un physique
qui ne souffrait pas la moindre contestation. Des mains comme des battoirs,
des pieds qui intimidaient même les postérieurs les plus
endurcis et un regard qui martelait sans cesse : « Surtout, me
fais pas ch… !!! »
Bellijocus Maximus n’était pourtant pas un ours. Cette
carapace bourrue servait de protection à un être qui pouvait
se montrer affable et prévenant pour peu que l’on ait
gagné sa confiance. Il avait ainsi conquis de solides amitiés
parmi les légionnaires de sa génération, la même
que celle de Lucius Cornelius Jactor. Tous deux se connaissaient depuis
plus de vingt ans, l’un plus ancien était devenu evocatus,
l’autre de trois ans son cadet ne tarderait pas à suivre
le même chemin. Leurs activités réciproques faisaient
qu’ils n’avaient jamais la possibilité de se voir
dans le castrum. A l’occasion, ils ne dédaignaient pas
se retrouver « chez Fortunata » le quartier général « non-officiel » des
hirci de la VIII.
Gaïus s’attendait à une visite de Lucius. Depuis
l’arrestation de Rufus, il savait que le plus méchant
de tous les hommes ne manquerait pas de venir aux nouvelles, son jeune
protégé était en grand danger.
«
Ecoute voir mon bon Jactor… Ton apprenti agrimensor est dans
une des geôles du statio, il est accusé d’avoir
commis un meurtre abominable en la personne de la femme de notre légat,
une esclave l’a reconnu alors qu’il rôdait dans le
praetorium à une heure où il n’avait strictement
rien à y faire et il n’y a aucun autre suspect…. »
L’optio
regardait fixement Jactor. Ses yeux trahissaient un mélange
de résignation et d’exaspération. Pour lui, c’était
clair : l’affaire se présentait mal. Après avoir
vidé le fond de son calix, c’est un Bellijocus mal à l’aise
qui poursuivit :
«
Et puis, ce n’est pas tout….Je viens d’apprendre
que Frontinius vient de rappeler le quaestionarius Iustior de Vesontio
où il était chargé d’une enquête criminelle.
Il devrait arriver au camp d’ici deux jours ! »
L’evocatus aurait dû s’en douter, c’était
la procédure habituelle en cas de crime : la quaestio per tormenta était
la façon la plus brutale mais aussi la plus simple de faire
avouer un accusé. Il est fini depuis longtemps l’époque
bénie de la République où les citoyens libres étaient
exemptés de ce genre de supplice. Bien sûr, Rufus était
fils de sénateur ce qui aurait suffi en temps normal pour l’exonérer
de la torture mais la victime faisait partie de la famille des Flavii
: c’était la nièce de l’Empereur.
Jactor essaya de rassembler ses idées. Depuis son réveil,
il vivait un cauchemar…C’est qu’il commençait à bien
l’apprécier ce Rufus. Il avait vu arriver il y a quatre
mois à peine un jeune chien fou, fils d’un vieil ami romain
et après une brève période de « dressage » il
avait commencé à en faire son fils spirituel : il avait
enfin trouvé un apprenti à qui il pouvait transmettre
son savoir. Et puis, certaines attitudes du jeune homme ressemblaient à celles
de Publius Aurelius Rufus l’Ancien, ce qui n’était
pas pour déplaire à Jactor : « Ahhhh….Le
bon vieux temps ! »
Mais le temps présent n’était pas à la nostalgie.
Il fallait se secouer. Trouver une solution pour innocenter Rufus.
A tout prix ! Et si jamais…s’il était vraiment coupable
? Pour quelle raison ? Ca ne rime à rien…Juste à embrouiller
un cerveau déjà bien perturbé, il faut y voir
un peu plus clair :
«
Dis-moi, Bellijocus….Que sais-tu au juste sur cette affaire ?
- Ecoute voir…pour l’instant celui qui en sait le plus,
c’est le tribun Cuniculus, il est chargé de l’enquête,
tout du moins jusqu’à l’arrivée de Iustior…Ce
que je sais ? Le corps de Calpurnia a été retrouvé ce
matin à l’aube par un esclave du praetorium au beau milieu
de l’atrium. Il parait que son foie a été enlevé…Ce
qui est assez inhabituel tu en conviendras ! Enfin c’est Antistia
une des esclaves de Calpurnia qui a déclaré avoir vu
roder ton Rufus peu avant l’aube dans le praetorium. Ah…Oui…Encore
une chose…Un des esclaves de Frontinius a disparu depuis ce matin
mais on ne sait pas si cela a un rapport avec notre affaire… »
- Tu dis que le foie de Calpurnia lui a été enlevé ?
Mais on dirait un rituel sacrificiel. Pourtant Rome interdit les sacrifices
humains dans le cadre religieux depuis une éternité…Qu’est-ce
que cela veut dire ?
- Et qu’est-ce qui te dit mon Jactor, que c’est un sacrifice
humain ?
C’est peut être une vengeance ou un acte commis par un
fou…Ou alors l’assassin cherche à brouiller les
pistes… »
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