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Meurtre
au Prætorium
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[19] Les gosiers secs et les estomacs bruyants des légionnaires le savaient bien, c’était chez Fortunata que le vin était le meilleur et la pitance la plus goûteuse : son thermopolium implanté en plein centre du vicus ne servait pas de grands crus hors de prix mais un honnête petit vin gaulois qui flattait le palais tout en réchauffant agréablement le corps. La nourriture y était abondante, variée et de qualité ce qui changeait de l’ordinaire du camp. Une ombre au tableau toutefois, Fortunata volumineuse affranchie aimait l’argent, ses prix étaient élevés et elle ne faisait jamais crédit ce qui excluait de sa clientèle les tiros sans fortune ainsi que les joueurs de dés malchanceux et ruinés. Le thermopolium de Fortunata paraissait encore plus petit qu’il
ne l’était en réalité quand, chaque midi,
une ruée de soldats, affamés l’hiver et assoiffés
l’été, s’agglutinait dans les trois petits
scripuli qui constituaient la partie restauration de son échoppe.
Les comptoirs en forme de « L » comportaient d’énormes
dolia en argile d’où s’échappaient des effluves
qui faisaient frémir les narines, saliver les palais et grogner
les estomacs. Dissuasif….C’était le qualificatif idoine pour ce vieil optio qui, bien que de taille moyenne, possédait un physique qui ne souffrait pas la moindre contestation. Des mains comme des battoirs, des pieds qui intimidaient même les postérieurs les plus endurcis et un regard qui martelait sans cesse : « Surtout, me fais pas ch… !!! » Bellijocus Maximus n’était pourtant pas un ours. Cette carapace bourrue servait de protection à un être qui pouvait se montrer affable et prévenant pour peu que l’on ait gagné sa confiance. Il avait ainsi conquis de solides amitiés parmi les légionnaires de sa génération, la même que celle de Lucius Cornelius Jactor. Tous deux se connaissaient depuis plus de vingt ans, l’un plus ancien était devenu evocatus, l’autre de trois ans son cadet ne tarderait pas à suivre le même chemin. Leurs activités réciproques faisaient qu’ils n’avaient jamais la possibilité de se voir dans le castrum. A l’occasion, ils ne dédaignaient pas se retrouver « chez Fortunata » le quartier général « non-officiel » des hirci de la VIII. Gaïus s’attendait à une visite de Lucius. Depuis l’arrestation de Rufus, il savait que le plus méchant de tous les hommes ne manquerait pas de venir aux nouvelles, son jeune protégé était en grand danger.
L’optio regardait fixement Jactor. Ses yeux trahissaient un mélange de résignation et d’exaspération. Pour lui, c’était clair : l’affaire se présentait mal. Après avoir vidé le fond de son calix, c’est un Bellijocus mal à l’aise qui poursuivit :
L’evocatus aurait dû s’en douter, c’était la procédure habituelle en cas de crime : la quaestio per tormenta était la façon la plus brutale mais aussi la plus simple de faire avouer un accusé. Il est fini depuis longtemps l’époque bénie de la République où les citoyens libres étaient exemptés de ce genre de supplice. Bien sûr, Rufus était fils de sénateur ce qui aurait suffi en temps normal pour l’exonérer de la torture mais la victime faisait partie de la famille des Flavii : c’était la nièce de l’Empereur. Jactor essaya de rassembler ses idées. Depuis son réveil,
il vivait un cauchemar…C’est qu’il commençait à bien
l’apprécier ce Rufus. Il avait vu arriver il y a quatre
mois à peine un jeune chien fou, fils d’un vieil ami romain
et après une brève période de « dressage » il
avait commencé à en faire son fils spirituel : il avait
enfin trouvé un apprenti à qui il pouvait transmettre
son savoir. Et puis, certaines attitudes du jeune homme ressemblaient à celles
de Publius Aurelius Rufus l’Ancien, ce qui n’était
pas pour déplaire à Jactor : « Ahhhh….Le
bon vieux temps ! »
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