Décidément, quelque chose ne collait pas dans ce meurtre
songea le plus méchant de tous les hommes : pourquoi ce spectacle
malsain ? Cette mise en scène d’un cadavre auquel on avait ôté l’organe
le plus noble au beau milieu du praetorium ? Y avait-il un message
adressé au légat dans l’assassinat de sa femme
? Mais que vient faire Rufus dans cette sombre histoire ? Pourquoi
traînait-il en pleine nuit dans les jardins du praetorium ? Il
n’était quand même pas l’amant de Calpurnia
?...Non !!! Mille questions et aucune réponse. Tout cela s’embrouillait
dans la tête du pauvre Jactor. Depuis son réveil, il n’avait
rien avalé et les odeurs de chevreau rôti qui se dégageaient
des cuisines picotèrent ses fosses nasales : elles rappelaient à son
corps qu’il était temps de s’alimenter, de toute
façon, il n’avait pour l’instant rien de mieux à faire.
Gaïus et Lucius mangèrent ensemble, la même chose
:
Quelques olives, un oignon, deux belles tranches de chevreau chacunes
servies avec une bonne louche de lentilles au miel et pour parfaire
l’haleine, un fromage blanc à l’ail le tout accompagné de
nombreuses rasades de vin rouge provenant de vignes des coteaux du
Rhodanus…
«
Ca fera deux sesterces mes petits chéris ! » l’opulente
Fortunata n’hésitait pas à se rappeler aux bons
souvenirs des consommateurs en fin de repas. Plusieurs fois, des légionnaires
avaient quitté la table en oubliant de payer leur dû ce
qui l’obligeait à chaque fois d’aller en rouspétant
signaler « l’oubli » au statio. Ce genre de réflexe était
devenu une manie dont se gaussaient plus ou moins discrètement
les habitués du thermopolium. La gargotière possédait un tour de taille des plus volumineux
qu’elle essayait tant bien que mal de cacher sous une ample tunique
de laine sombre. Comme pour faire diversion, elle se maquillait outrageusement
soulignant ses yeux fatigués avec du noir de charbon et ses
joues rebondies avec de la terre d’ocre. Coiffée simplement,
ses cheveux étaient tressés et formés en chignon,
elle ne savait certainement pas que cette coiffure était passée
de mode depuis bien longtemps à Rome. Son commerce était
florissant et au cas où quiconque en aurait douté elle
se chargeait de le montrer à tous en arborant ostensiblement
colliers, boucles d’oreilles et bracelets en or. Pour en rajouter
une couche, chacun de ses sourires affichait deux fausses dents du
même métal ce qui faisait dire aux mauvaises langues à propos
de son haleine que l’argent n’a pas d’odeur contrairement à l’or…
«
Deux sesterces ? Fortunata... Si ton vin n’était pas aussi
bon tu serais une voleuse ! » Jactor avait extrait de sa bourse
les deux grosses pièces en orichalque qu’il tendit à la
patronne. Il venait d’inviter l’optio des statores, ce
qu’il aurait fait avec un grand plaisir si les circonstances
n’avaient été autres.
Dans les geôles du statio, un jeune homme tutoyait les profondeurs
du désespoir. Non seulement la femme qu’il aimait avait été assassinée
mais en plus, il était accusé du meurtre. Rien dans sa
vie antérieure de petit privilégié romain ne l’avait
habitué à ce genre de coup du sort. Une enfance dorée
dans les stolae de maman, une adolescence insouciante de patachon patricien
et voilà qu’à vingt ans à peine, sa vie
risquait de s’achever dans l’infamie d’une condamnation à mort
pour assassinat…
«
Si mon père l’apprend, il me tue c’est sûr
! » marmonna-t-il avant de réaliser, au vu des circonstances,
la stupidité de sa réflexion.
Et ce n’était certainement pas les statores de garde qui
lui remontaient le moral : ceux-ci, en effet, insistaient lourdement
sur ce qui attendait l’infortuné jeune homme…
«
Alors comme ça on ne connaît pas le quaestionarius Iustior
? Tu verras mon grand ! C’est un être charmant, plein d’attention
pour ses « patients »…Et puis l’homme n’est
pas dépourvu d’imagination ni d’instruments originaux
d’ailleurs ! » S’ensuivit une volée de rires
nauséabonds qui glacèrent le sang de Rufus : il n’en était
pas absolument certain mais il lui semblait bien que son futur proche
risquait de lui être très désagréable, quant à son
avenir plus lointain…Il n’osait même pas l’envisager.
Sa vie était si douce à Rome !!!
A quelques milles du camp, un homme au crâne rasé, d’une
petite cinquantaine d’années, à cheval sur un âne
qu’il s’évertuait à appeler Alexandre, trépignait
d’impatience :
« Plus vite noble destrier, je suis attendu
au camp.
De ma science sacrée, on a besoin sur le champ ! »
De retour au campement des evocati, Jactor croisa
Cadurcus qui lui fit son rapport : rien de plus que ce que lui apprit
Bellijocus maximus.
A part le nom de l’esclave qui avait disparu : un certain Ajax…
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