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Meurtre au Prætorium

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Les portes du camp n’allaient pas tarder à se refermer pour la nuit quand une silhouette improbable éclairée par un soleil presque couché apparut à l’horizon. Un homme impatient juché sur un âne fourbu qui trottinait à perdre haleine. Le spectacle ne manqua pas de faire sourire les légionnaires de garde qui attendirent amusés l’arrivée du tandem à quatre pattes complété par deux jambes qui touchaient presque le sol tant la hauteur au garrot de l’équidé était faible. Le spectacle pouvait sembler cocasse mais les sourires s’effacèrent aussitôt que le cavalier fut identifié : « Cacat ! Le quaestionarius Iustior…Il ne manquait plus que lui ! S’il se met au travail dès cette nuit, j’en connais qui auront du mal à dormir ! »

Il existait dans le camp, des personnages qui indépendamment de leur grade étaient connus de tous pour leur fonction : l’optio des statores par exemple de par sa stature et son omniprésence dans les endroits stratégiques du castrum n’échappait pas à cette règle. Tout comme le quaestionarius dont la popularité était telle que certains légionnaires n’hésitaient pas à faire de grands détours pour éviter d’avoir à croiser le personnage.

Ce qui déplaisait au plus au point chez lui, c’était son regard inquisiteur : avec lui, tout le monde était coupable ! Tout le monde avait quelque chose à se reprocher…Un banal mensonge, une dette que l’on tarde à rembourser, une armure dont on a oublié de briquer les parties invisibles lors d’une inspectio et le sentiment pour tous, que quelque soit la nature du méfait, Iustior n’en avait cure car tout était prétexte valable à l’exercice de son « art ».

L’homme venait d’avoir cinquante ans le jour même et il considérait comme un magnifique cadeau d’anniversaire le message qu’il avait reçu il y a peu de Frontinius :

« Ma femme vient d’être assassinée, un fils de sénateur est suspect du meurtre, ta présence est requise au plus tôt afin d’appliquer la quaestio per tormenta. »

Un patricien pour ses cinquante ans ! L’apogée de sa carrière ! Il s’estimait au sommet, sachant faire souffrir jusqu’au point désiré où le suspect avoue comme une délivrance. Il se perfectionnait en variant à souhait les méthodes, en inventant de nouveaux procédés, de nouvelles recettes parfois agrémentées par de subtiles modifications sur les instruments de torture. Iustior détestait par-dessus tout la routine et n’avait d’estime chez les suppliciés que pour ceux qui « jouaient le jeu », ceux qui résistaient. Rien de plus frustrant que les suspects qui déballaient tout dès le début de la séance : il les appelait « les éjaculateurs précoces »…

Le silence se fit dès qu’il eut franchi la porte du statio : l’homme savait mettre mal à l’aise et il s’en délectait. Il s’était petit à petit construit un personnage hors normes : soigné dans son apparence comme dans ses propos, toujours d’une exquise politesse qui tranchait davantage avec la noirceur de son activité.

« Je vous souhaite à tous, une charmante soirée.
On m’a fait quérir de loin, car je suis invité
A exercer mon art, sur un jeune suspect.
Indiquez-moi donc, où se trouve l’infortuné ! »

Le quaestionarius fut aussitôt conduit dans la cellule de Rufus que la torche tenue par un stator avait le plus grand mal à éclairer. On devinait dans la pénombre un corps endormi recroquevillé sur une vague paillasse qui semblait avoir connu des générations et des générations de prisonniers.
Le jeune homme fut réveillé sans ménagement d’un coup de semelle cloutée de caligae sur son postérieur :

« Réveille-toi anus fascies, ton avocat est là ! Tu vas pouvoir lui confier tous tes petits secrets ! » Il s’ensuivit de la part de l’indélicat, un rire gras et malsain qui lui glaça le sang…

L’aube commençait à poindre et Publius Aurelius Rufus le jeune ne s’était effectivement pas rendormi bien qu’il ait vécu le pire cauchemar nocturne de son existence. Il avait hurlé du moins au début, quand ses cordes vocales le lui permettaient encore ; puis il avait gémi, supplié, pleuré, imploré. Les premières minutes, dès qu’il comprit ce qui allait lui arriver, le jeune patricien avait trouvé la force d’essayer de défier du regard son bourreau mais devant l’implacable savoir-faire de Iustior, il avait vite compris l’inutilité absurde de sa démarche. Tout d’abord, le quaestionarius alla faire chercher deux instruments de torture qui étaient entreposés dans une petite remise prévue à cet effet derrière le statio. Avec une célérité déconcertante, Iustior les prépara et avant même qu’il ait réalisé ce qui se passait vraiment, Rufus se retrouva ligoté sur un equuleus. Cet appareil ressemblait à une sorte de petit équidé fait de pièces de bois disposées de telle façon que le supplicié se retrouvait à cheval sur l’angle aigu de la traverse supérieure alors que l’extrémité de chacun de ses membres avait été attaché à de lourds poids. Rapidement, la douleur devenait insoutenable et le patient prolixe. Le second instrument, appelé fidicula de par son aspect étrange était plus redoutable encore mais Iustior ne l’utilisait que rarement, préférant détruire le mental du torturé en lui faisant comprendre qu’un quaestionarius de son acabit avait plus d’un tour dans son sac. De plus, la fidicula avait pour inconvénient d’entraîner des blessures parfois impossible à guérir en déboîtant les os et en disloquant les articulations : cela ne posait aucun problème avec des esclaves mais avec un fils de sénateur dont la culpabilité n’était pas certaine, il convenait d’être un minimum prudent…L’equuleus et quelques gifles données avec le revers de la main quand les réponses ne se faisaient pas assez claires suffirent. Rufus avait parlé, tout dit : il avait connu Calpurnia alors qu’il était pensionnaire du valetudinarium, ils s’étaient plus. Il était devenu son amant pendant la longue absence de Frontinius. Oui, il était bien venu cette nuit là au praetorium. Oui, il avait bien rendez-vous avec elle. Oui, ils avaient fait l’amour. Non, il ne l’avait pas tué : il l’aimait.

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