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Visiblement satisfait de ce qu’il
avait appris, le quaestionnarius, ravi par sa performance, jubilait.
Sa longue expérience des tourments lui avait fait adopter la
philosophie suivante : obtenir le maximum de renseignements avec le
minimum d’ustensiles. Il avait appris que la peur était
plus efficace encore que la douleur et il excellait dans l’art
du dosage entre la torture physique et la torture morale. Avec le temps,
il avait aussi appris à démêler la vérité du
mensonge, à traquer l’imposture jusqu’à débusquer
l’absolue sincérité. Son ancienneté dans
ce genre de pratique avait enfin aiguisé sa psychologie : ce
qu’il préférait dans l’exercice de son métier,
c’était le tout premier contact avec sa victime : l’instant
où, il lui fallait décider, en quelques secondes, de
la tactique à adopter. Avec les brutes, les petits esprits au
corps noueux, les légionnaires habitués au mal, pas de
demi mesure. Soit il s’acharnait, il cassait, brisait, tordait,
brûlait, amputait, énucléait, asphyxiait…Le
tout avec une sauvagerie extrême. Soit, s’il devinait une
fragilité émotionnelle, il ne les touchait même
pas, se contentant de bien choisir ses mots et de leur parler tout
doucement à l’oreille d’un ton presque amical jusqu’à ce
qu’ils s’effondrent et avouent tout !
Pour les êtres plus complexes, au courage physique
réel, à la tête solide et à l’intelligence
suffisante pour balancer un mensonge plausible au bon moment, ses préférés
pour tout dire, il lui fallait élaborer une stratégie
plus complexe et être patient, surtout rester patient et finalement,
il triomphait. Toujours.
Le bourreau ayant accompli son œuvre, quitta
le statio et se dirigea vers les thermes : il lui fallait se délasser
un moment, faire ses ablutions, revêtir une tunique propre puis,
il se présenterait au légat pour lui faire son rapport.
L’optio Bellijocus prit sur lui dès
le départ de Iustior d’aller faire chercher le capsarius
Pollex par un stator. Quelques onguents calmeraient un peu la douleur
physique, pour le reste...
« Vois-tu, mon pauvre ami, il m’avait
bien semblé t’avoir mis en garde alors que je te soignais
! Calpurnia n’était pas pour toi, trop dangereux de
s’amuser avec une femme de légat, surtout celui-ci…Si
seulement tu m’avais écouté ! Peut être
serait-elle encore en vie et toi, assurément, tu ne serais
pas dans cet état ! »
Pollex n’était pas du genre donneur de
leçon mais là, la bêtise du jeune homme le faisait
enrager.
« Serait-ce trop demander à nos
robustes statores que de m’apporter quelques candelabri ?
Cette geôle est encore plus sombre que l’âme
de notre questionarius ! »
Rufus souffrait, Pollex soignait, Iustior se prélassait
au caldarium tout
en réfléchissant à la façon dont il allait
présenter la situation à Frontinius. Etait-ce une bonne
nouvelle d’ailleurs l’innocence du jeune patricien ? De
toute façon, étant donné qu’il était
l’amant de Calpurnia, ses ennuis n’étaient pas terminés…Pour
moi, son innocence signifie que mon travail n’est pas fini, j’aurai
d’autres questions à poser songea-t-il en souriant de
contentement.
De son côté, Jactor semblait fort préoccupé,
tournant en rond, maugréant contre cette situation absurde et
cherchant par quel moyen il pourrait bien venir en aide à son
apprenti. Il délaissait son travail et se désintéressait
totalement de ses subordonnés. Le seul que cette situation arrangeait
vraiment était Cadurcus, il pouvait s’adonner sans retenue à de
frénétiques parties de dés avec quelques camarades
légionnaires dont l’ambition première était
de savoir se faire oublier de leurs supérieurs afin d’assouvir
leur passion : des petits cubes en os ou en bois et des sesterces qui
changent de marsupii.
Pour plus de tranquillité, les joueurs invétérés
se retiraient souvent dans l’arrière salle d’une
taverne sise à l’extrémité du vicus. Dans
ce bouge, pas question de bons petits plats et le vin tenait davantage
de la posca que d’un Falerne : on n’avait donc peu de chance
d’y croiser un gradé. Cet endroit peu ragoûtant était
l’un des rares havres de liberté pour les soldats qui
pouvaient parler sans crainte de la hiérarchie. Aussi, parmi
les spectateurs qui attendaient une place pour jouer ou qui avaient
perdu leur argent au jeu, les discussions allaient bon train et le
meurtre récent de la femme du légat alimentait copieusement
les conversations :
« Je le tiens du stator « Cogne
Dur », il paraît que cette nuit, le fils du sénateur
est passé entre les pattes de Iustior !
- Tu parles d’une nouvelle, j’étais de garde hier soir à la porta
principalis sinistra et je l’ai vu arriver à fond de train
sur son âne comme s’il avait les trois Furies aux fesses !
- Hè ! C’est que le gaillard avait à faire…D’après
Cogne Dur, il s’est acharné sur son suspect une bonne partie
de la nuit !
- Et alors ? Le gars a avoué le crime ?
- Ben…Non ! A ce que j’ai cru comprendre, il était bien
l’amant de Calpurnia mais il ne l’aurait pas tué…En
tous cas, tu sais que Iustior ne lâche pas le morceau tant qu’il
n’a pas obtenu de réponses qui lui conviennent ! »
Cadurcus qui attendait son tour pour jouer s’était
intéressé à la conversation. Voilà du nouveau
pensa t-il et c’était plutôt une bonne nouvelle
: Rufus, entre les mains du plus terrible et du plus efficace des questionarius
de l’Empire n’avait pas avoué et comme il n’avait
rien du surhomme, il était donc très certainement innocent…Voilà une
information qu’il conviennait de rapporter au plus tôt
au plus méchant de tous les hommes.
A quelques milles du camp, une patrouille fut interpellée
par un rusticus gaulois,
celui-ci venait de découvrir un cadavre bien mal dissimulé dans
le petit bois qui menait à son champ.
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