C’est un Iustior « tiré à quatre
fibules » qui se présenta, rasé de frais au légat
de la VIIIème légion. Ce dernier lui apparut un peu vieilli,
en tout cas les traits tirés, la voix étrangement enrouée.
La mort de sa femme l’avait peut être davantage marqué que
ce qu’il voulait bien le laisser paraître…
«
Que me veux-tu ? » éructa Frontinius d’un air irrité.
«
Noble légat, je me présente devant toi
Ma tâche accomplie ; je te dirai pourquoi
Le jeune Aurelius Rufus n’est pas selon moi
Coupable de ce meurtre ou de quoi que ce soit
Si ce n’est de t’avoir fait cocu plusieurs fois.
Avec toute ma science que tu sais immense,
Je l’ai interrogé usant de patience,
De ruse ainsi que de beaucoup de méfiance
Pour découvrir enfin sa réelle innocence.
A l’épreuve de l’equuleus, je l’ai soumis,
La douleur fut telle qu’il ne m’a jamais menti
J’ai donc ainsi sur cette soirée beaucoup appris.
Ta femme et lui se sont aimés cette nuit là,
Mais il n’est point le meurtrier, je n’en doute pas !
- Iustior ! Iustior ! Quand donc arrêteras-tu de parler de cette
façon ?
- Je n’y peux rien car je suis né alexandrin
! »
Cette innocence certifiée par le quaestionarius Iustior n’arrangeait
pas vraiment le légat : non seulement l’infidélité de
sa femme n’était plus un secret mais le « coupable
idéal » en la circonstance était innocent ! Bon sang
alors qui ? Et pourquoi ? Ce n’était pas tant le meurtre
de sa propre épouse qui dérangeait Frontinius mais la femme
d’un légat, nièce de l’empereur assassinée
dans le praetorium d’un camp de légionnaires, ça
faisait plutôt désordre…Quand Vespasianus apprendrait
la chose, nul doute que la colère impériale serait
grande, surtout si le coupable est encore dans la nature !
«
Qu’on aille me chercher Gellius sur le champ ! L’enquête
est à reprendre au début…Je veux le coupable ! Et
pas dans un mois ! Devrais-je pour cela passer la moitié des légionnaires
de ce camp à la question !!! »
Entendant ces derniers mots, Iustior eut semble-t-il une légère érection.
On
tira Rufus de son cachot, les ordres étaient formels, ils
venaient du légat : on l’envoyait se requinquer au valetudinarium
aux bons soins du capsarius Pollex. De la rage causée par les
tortures qu’il avait subies, du désespoir de la perte d’un être
aimé ou du soulagement de savoir son innocence enfin reconnue,
le jeune homme ne savait quel sentiment devait prévaloir. Pour
l’instant, la priorité était de calmer ses douleurs
physiques, pour le reste on verrait plus tard…
A l’autre bout du camp, Cadurcus, tout excité, pénétra
en trombe et sans crier gare dans la tente de Jactor. Ce dernier n’avait
pas pour habitude de tolérer ce genre d’emportement de la
part de son affranchi. Il s’apprêtait à décocher
un redoutable coup de pied dans les parties génitales de l’importun-
histoire de lui rappeler les urbanitas - mais celui-ci connaissait par
cœur les réactions violentes de son ancien maître et
c’est avec maestria qu’il évita l’attaque ce
qui eut pour effet de déséquilibrer le plus méchant
de tous les hommes qui se retrouva ainsi les quatre fers en l’air
!
«
Il est innocent ! Innocent m’entends-tu ? Il n’a pas avoué le
meurtre alors qu’il était interrogé par le plus terrible
des questionarius ! Je le tiens d’un des statores qui a assisté à l’interrogatoire
! »
Le regard noir d’un Jactor peu habitué à se retrouver
dans une telle posture surtout devant un de ses subordonnés aurait
dû glacer le sang de quiconque l’aurait croisé mais
Cadurcus n’en avait cure : son ami Rufus innocenté et son
patron cul à terre et l’air ridicule, tout cela en quelques
minutes, c’était une magnifique journée !
«
Innocent ! Je n’en ai jamais vraiment douté » marmonna
Jactor « Malheureusement, il a payé cher son amourette
avec la femme du légat…enfin, c’est une lettre qu’il
me sera beaucoup plus facile d'écrire à Rufus l’ancien
: je me voyais déjà en train de lui annoncer l’exécution
de son fils…Cadurcus…scopae, accelerate ! cessator ! Pour
ma part je vais voir Bellijocus pour prendre des nouvelles du joli
cœur… »
On
ne pouvait impunément ridiculiser un evocatus quand on est un
simple affranchi. Qu’importe, dès que le plus méchant
de tous les hommes eut tourné les talons, Cadurcus retrouva
une occupation sérieuse : quelques parties de dés à la
taverne.
|