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Meurtre au Prætorium

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C’est un tribun contrarié et pour tout dire passablement inquiet qui attendait à l’entrée du tablinum privé du légat : finalement, pour sympathique qu’ait pu lui paraître le jeune Rufus, il l’aurait préféré coupable. Car, maintenant, il en était persuadé, sa carrière politique se jouerait sur sa capacité à débusquer le véritable assassin et, avec une victime nièce de l’empereur, en cas d’échec, Lucius Gellius Cuniculus ferait bien d’apprendre à planter des brassicae

Après une attente qui lui sembla interminable, il vit paraître un Frontinius fatigué, courbé comme s’il avait quatre-vingts ans, le bas du visage partiellement caché par un sudarium, reniflant, toussotant, raclant de la gorge : il ne crierait pas, c’est sûr…Nul doute pourtant que les oreilles de Gellius allaient souffrir :

« Tribun ! Débrouille-toi comme tu veux mais il me faut un coupable ! Le plus tôt possible…Et ne te trompe pas ce coup ci, rappelle toi que Iustior est là pour faire éclater la vérité…Après une longue quinte de toux… Tu t’en doutes, ton avenir est directement lié à ton efficacité dans cette affaire, un échec et je t’entraîne avec moi dans la disgrâce…Tu peux disposer Cuniculus, et n’oublie pas… Si tu échoues, tu risques de finir à la broche !!! »

D’habitude, Lucius Gellius Cuniculus ne se formalisait pas trop des plaisanteries que l’on pouvait faire sur son cognomen mais en la circonstance, il ne goûtait que modérément le jeu de mot du légat. Il aurait besoin de l’aide de Bellijocus et de ses hommes et puis, sait-on jamais, une petite offrande aux déesses Spes et Veritas ne ferait aucun mal.

Depuis les départs de Rufus et de Iustior, le statio semblait avoir retrouvé une atmosphère plus conforme aux habitudes du camp. Les geôles étaient occupées par quelques vieux légionnaires ivrognes et de jeunes tiros insolents qui avaient bien besoin les uns comme les autres d’un endroit calme pour méditer au frais sur leur infortune et les grandes injustices dont ils étaient victimes. Les statores de garde préféraient à tout prendre les braillements inintelligibles des premiers et les invectives revendicatrices des seconds aux cris inhumains qui sortaient de la gorge des malheureux suppliciés par le quaestionarius.

Bellijocus et Jactor bavardaient ensemble devant l’entrée du statio quand ils virent arriver débouchant de la via principia, le tribun Gellius l’air fort préoccupé. L’optio tout comme l’evocatus avait une trop grande pratique des officiers pour ne pas comprendre que les soucis de la hiérarchie finissaient toujours par devenir les emmerdements de la base : rien de bon se dirigeait sur deux pattes dans leur direction et aucune fuite possible en perspective !

Cuniculus exposa le problème à son optio en des termes très clairs : l’affaire du praetorium devenait la priorité exclusive des statores. Il leur faudrait interroger à nouveau tout le personnel du légat et de façon plus générale toutes les personnes susceptibles d’avoir été présentes cette nuit là dans les environs du crime. On pourrait bousculer, intimider, menacer, acheter au besoin des informations ; tous les moyens seraient bons afin d’obtenir des témoignages ou des indices mais…Des résultats et vite !!!

Alors que le tribun haranguait ses maigres troupes, un légionnaire déboula en trombe dans le statio :

« Tribun ! Un cadavre vient d’être découvert à trois milles au nord du camp… Le chef de patrouille m’a envoyé te chercher au plus vite afin d’identifier la victime qui semble être un civil familier du camp…
- Bellijocus trouve- nous deux chevaux et une charrette afin de ramener le cadavre ici ! Avec un peu de chance il y a un rapport avec le meurtre de Calpurnia… »

Gellius guidé par le légionnaire ne tarda pas à parcourir à cheval la distance qui le séparait de l’endroit où le nouveau cadavre avait été découvert. Pratiquement arrivé à destination, ils bifurquèrent à droite de la via vicina dans un petit chemin bordé de noisetiers qui débouchait sur un vaste champ de triticum. Là, les attendait le reste de la patrouille ainsi qu’un rusticus et son chien. L’animal, indifférent à sa découverte récente, pensait surtout à jouer avec son maître.

Le chef de patrouille tint les rênes du cheval pendant que le tribun dés enfourchait la selle à quatre pommeaux. Ce geste à la fois élégant et technique était le fruit de longues heures d’entraînement sur un cheval de bois équipé d’une ephippium. Tout tiro, même s’il était destiné à devenir fantassin recevait une formation de cavalier.

« Montrez-moi où est le cadavre ! »

Un petit ruisseau légèrement en contrebas longeait à la fois un petit bois et le champ de céréales. La nature avait repris le dessus dans cette partie du terrain laissée inexploitée par l’homme et les ronciers y régnaient en maître interdisant presque totalement l’accès au petit cours d’eau.

« C’est là qu’Pataud y a trrouvé l’corps…Je prrévenu légion tout d’ suite ! Pas descendu voirr d’ prrès mais c’est un rromain pourr sûrr ! »

Comme la majorité de la population rurale de la région, le latin, langue officielle de l’Empire était loin d’être maîtrisée parfaitement : la grammaire, la syntaxe, l’élocution, la prononciation étaient régulièrement et impitoyablement malmenées. Cela ne gênait pas le légionnaire de base, souvent d’origine gauloise mais exaspérait presque toujours les officiers originaires de Rome qui considéraient la population indigène comme des ploucs.
Les légionnaires remontèrent le corps que Gellius n’eut aucun mal à identifier : Hermogène d’Halicarnasse…

Le vieil homme à barbe blanche avait été trucidé avec un glaive : la taille et la profondeur de la blessure étaient caractéristiques de l’arme.

A quelques pas de là, un des légionnaires qui s’était éloigné afin de satisfaire un besoin pressant eut la surprise de sa vie :
Un autre cadavre gisait à peine camouflé par quelques ronces. Un visage froid aux yeux inexpressifs semblait regarder le soldat soulager sa vessie ; ce visage n’était pas inconnu du miles, c’était celui de son légat…

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